60 millions financés par le Fédéral
Qui dit projet ambitieux dit aussi « ambitions ». Et celles des partenaires industriels de ce projet ont finalement eu raison du SCAF. Dans cette histoire, la Belgique avait pris le train en marche et n’était pas un partenaire de première ligne. Elle avait toutefois obtenu le statut « d’observateur ». C’est ainsi que le gouvernement fédéral débloquait en 2024 une enveloppe de 60 millions pour financer des projets innovants qui permettraient de positionner le savoir-faire belge.
Début juin, l’information tombait : la rupture était complète entre industriels allemands et français. Que reste-t-il des programmes de recherche entrepris en Belgique ? C’est un sujet que nous avons abordé en terre allemande lors de la mission technologique menée de lundi à mercredi à Munich par l’AWEX, WBI et dirigée par le ministre-président Dolimont. Une vingtaine d’entreprises et des centres de recherches sont venus voir de plus près toute la richesse de l’écosystème bavarois en matière de défense.
« La technologie peut intéresser d’autres partenaires »
Dans l’arrêt du programme SCAF, faut-il dès lors considérer l’enveloppe de 60 millions du fédéral (Belspo) comme une dépense inutile ? Ce n’est aucunement l’avis des partenaires wallons du projet. « Ça ne change pas grand-chose, assure Daniel Simon pour les sociétés V2I et OPTRION. Ces deux sociétés liégeoises se concentraient sur des simulations relatives aux vibrations ainsi qu’un système de détection de défauts dans les composants. « Ce qu’on a étudié, c’était spécifique aux avions de chasse. Mais peut-être que la technologie peut intéresser d’autres partenaires. Ou Dassault… » Les projets financés étaient aussi réfléchis en « dual-use » : soit la possibilité d’utiliser cette technologie tant dans la défense que dans l’industrie civile. « On est toujours intéressé par des projets valables ailleurs. On n’aurait quand même pas fait des milliers de pièces avec le SCAF. C’est d’ailleurs difficile de savoir ce qu’on aurait eu comme retombée réelle avec le SCAF. »
La semaine dernière, le ministre de la Défense avait clairement indiqué se retirer de ce projet, dans lequel la Belgique n’était pas vraiment partie prenante… « Rester dans un projet mort ne correspond pas à notre volonté, » avait-il déclaré en commission de la défense. Mais il corroborait aussi l’analyse selon laquelle « il ne faut pas penser que la coopération en défense est enterrée. La coopération européenne ne dépend pas que du SCAF. »
La Belgique veut (va) se retirer du projet d’avion de chasse nouvelle génération (SCAF)
Daniel Simon émet toutefois des réserves sur la dynamique qui va animer désormais les projets soutenus par l’enveloppe du Fédéral. « Avec le SCAF, on avait un timing précis et une ligne d’arrivée. Un timing court, c’est intéressant pour faire bouger les choses. »
« Ce n’est pas parce qu’ils ont divorcé qu’on ne fera plus d’avion »
L’ULiège était aussi partie prenante de ce financement. Le professeur Jean-Philippe Ponthot avait entamé un projet en 2025 qui s’étalait sur trois ans. « On travaille sur l’étude des défauts des structures composites afin d’alléger les structures au maximum. » L’objectif est de quantifier au mieux les défauts dans les structures composites des avions afin d’approcher au plus près le coefficient de sécurité à 1. « Le but, c’est de calculer mais la perfection n’existe pas. » Les perspectives de recherche sur la technologie à développer autour du SCAF pouvaient s’entrevoir à 20 ans. Désormais, il devient impossible de se projeter au-delà du projet actuellement financé. « Ce n’est pas parce que l’Allemagne et la France ne sont pas d’accord de faire cet avion que l’Europe ne va rien faire. On espère que la Belgique se mettra dans un (autre) consortium. Ce n’est pas parce qu’ils ont divorcé qu’on ne fera plus d’avion. » Et la logique de recherche dans la défense est tout aussi valable pour l’aviation civile.
Ce divorce franco-allemand, principalement entre industriels, affecte aussi les entreprises des deux pays donneurs d’ordre. Hensoldt, société spécialisée dans l’électronique militaire (en particulier les systèmes de radar) figurait dans la série de visites menées à Munich par la délégation wallonne. Hensoldt équipe d’ailleurs de sa technologie les F-16 belges ainsi que les nouveaux hélicoptères H145-M.
Cet échec du SCAF est aussi ressenti avec philosophie. « Je suis également convaincu qu’il y a d’autres partenaires intéressés à rejoindre ce programme, estime Christian Ladurner, CFO de Hensoldt. Il faut faire en sorte qu’il y aura assurément un avion de 6e génération européen. »
Sans avion de chasse européen nouvelle génération, « nous devrons l’acheter aux États-Unis »
Christian Ladurner, vous êtes le CFO de Hensoldt. En tant que partenaire du projet SCAF, l’avion européen de 6e génération, comment ressentez-vous cet échec ?

Christian Ladurner, CFO de Hensoldt ©Hensoldt
Nous nous occupions du réseau de capteurs, du radar et du cloud de combat. Bien sûr, nous sommes affectés par la fin de SCAF. Maintenant, nous allons continuer avec la R & D autofinancée pour couvrir un certain montant. Nous travaillerons également avec Helsing, l’autre startup allemande qui sera plus ou moins en charge du cloud de combat pour l’Allemagne. Pour l’Europe, c’est dommage… Voyons maintenant comment le programme progresse, si une autre nation nous rejoindra ou si l’Allemagne et l’Espagne rejoindront un autre consortium.
Le report de cet avion de chasse européen, est-ce un manque dans la stratégie de défense européenne ?
Si nous ne sommes pas capables de produire un avion de 6e génération, nous devrons l’acheter aux États-Unis ou à d’autres nations. Je pense donc que c’est notre obligation de former des structures pour y parvenir. Je suis également convaincu qu’il y a d’autres partenaires intéressés à rejoindre ce programme.

Hensoldt développe des systèmes de radar et était intégré comme partenaire du SCAF. ©Belga
Le travail de recherche et développement peut servir pour un autre projet ?
Bien sûr, ce n’est pas de l’argent perdu, il sera réutilisé dans la technologie que nous continuerons à développer.
Il y a quelques semaines, toutes les entreprises allemandes principales ont déclaré que nous voulions construire un avion de 6e génération. Je ne pense pas qu’une seule nation puisse se le permettre, donc il y aura une formation d’autres pays européens. Notre PDG a déclaré la semaine dernière que ce n’est pas une fin, c’est juste une réorientation du programme, et c’est comme ça que nous voyons les choses.
Quel est votre ressenti à cet échec ? Était-ce un problème de l’Allemagne, de la France, des industriels ?
Personnellement, je pense que c’était une bataille industrielle entre Airbus et Dassault. Principalement Dassault… Mais ce n’est que mon impression.