
Antonio Balsamo, président de la cour d’appel de Palerme. ©D.R.
Vous avez connu la sombre époque des juges Falcone et Borsellino, tous deux assassinés par la mafia sicilienne. Comment analysez-vous l’évolution de la criminalité organisée depuis lors, notamment son infiltration dans les structures économiques et financières ?
Antonio Balsamo : « La mafia possède une capacité exceptionnelle : se transformer tout en restant fidèle à elle-même. Cette formule, utilisée par le premier magistrat sicilien à avoir combattu la mafia – et qui en a payé le prix de sa vie –, reste d’une actualité frappante. Depuis l’époque de Falcone et Borsellino, la mafia a connu une transformation profonde, surtout ces dernières années. Elle s’est notamment infiltrée jusque dans l’espace virtuel, et cela se manifeste de trois manières. Tout d’abord, elle a trouvé un nouveau terrain d’action. Elle y développe une sous-culture et diffuse sa « post-vérité », fondée sur une esthétique de la richesse qui déforme le rôle social des mafieux, en présentant sur les réseaux sociaux une image romantisée, voire positive du luxe et du pouvoir. Ensuite, l’espace virtuel sert également à la mafia d’outil de recyclage de produits illicites. En clair, le blanchiment d’argent. Enfin, c’est pour elle le moyen d’accéder à des technologies qui lui permettent de communiquer sous les radars, ainsi qu’en témoigne par exemple l’utilisation des cryptophones identifiés en Belgique dans le cadre des enquêtes Sky ECC. En parallèle, la mafia conserve ses traits fondamentaux, mais les adapte à de nouvelles réalités. L’une de ces évolutions est sa volonté de nouer des relations à bénéfices partagés avec l’économie légale. Les grandes enquêtes menées en Italie, parfois en collaboration avec la Belgique d’ailleurs, ont ainsi révélé des fraudes fiscales à grande échelle, comme l’émission de factures pour des transactions fictives, ce qui crée des liens étroits avec des secteurs légaux. Ce modèle a notamment caractérisé l’expansion de la’Ndrangheta (NDLR : la Mafia calabraise) vers le nord de l’Italie, puis vers toute l’Europe. C’est pourquoi une nouvelle directive européenne sur la criminalité organisée est indispensable. Elle doit prendre en compte ces nouvelles méthodes, incluant les crimes économiques et financiers, ou ce qu’en Italie on appelle la « concurrence déloyale par violence ou menace ». Ces pratiques, isolées, peuvent sembler marginales, mais, structurées, elles sapent les fondements de l’Union européenne que sont la liberté économique, la formation du consensus politique et, in fine, la démocratie elle-même. Gardons à l’esprit que le pouvoir économique et la liberté politique sont indissociables. »
La criminalité organisée est un phénomène aux ramifications multiples. En Italie, largement plus qu’en Belgique, la justice et la police adoptent une approche globale et décloisonnée pour la combattre. Cela reste, selon vous, la meilleure manière d’agir ?
« C’est certain. En Italie, l’approche coordonnée a été déterminante. Tant que la lutte est restée fragmentée, sans vision d’ensemble, les progrès étaient limités. Tout a changé au début des années 1980, avec la création du pôle antimafia de Palerme, créé à l’initiative de Rocco Chinnici qui s’est inspiré de ce que faisaient les juges antiterroristes du nord de l’Italie. C’est lui qui a notamment recruté les magistrats Giovanni Falcone et Paolo Borsellino. Ce modèle a permis une compréhension globale du phénomène mafieux en Sicile. Cette expérience fructueuse a ensuite inspiré une réforme législative, portée par Falcone lorsqu’il a été nommé au ministère de la Justice en 1991. Il a fait adopter une structure instaurant un parquet national antimafia pour centraliser la lutte et coordonner 26 pôles judiciaires spécialisés, un dans chaque district, sur le modèle du pôle historique de Palerme. L’enjeu est d’assembler les pièces du puzzle, où chaque fait, chaque indice prend son sens dans une vision systémique. En outre, cela facilite la coopération judiciaire internationale. »
Précisément, qu’en est-il de la coopération judiciaire entre l’Italie et la Belgique ?
« La coopération avec la Belgique est l’une des plus efficaces. Les autorités belges ont toujours répondu favorablement aux demandes italiennes. Je peux citer l’exemple de la très importante « opération Pollino ». Coordonnée par Eurojust, elle visait la’Ndrangheta dans le cadre d’un trafic international de stupéfiants. Elle a abouti à des condamnations en Italie, notamment dans le cadre de maxi-procès ultérieurs, dont certains verdicts ont été confirmés en appel par la Cour de cassation. L’un des atouts majeurs de cette opération a été la réactivité des autorités belges face à nos demandes d’entraide judiciaire. »
« Nos enquêtes confirment une présence significative de plusieurs organisations en Belgique »
Que pouvez-vous dire de l’implantation des groupes mafieux italiens en Belgique ?
« Nos enquêtes confirment une présence significative de plusieurs organisations en Belgique : Cosa Nostra, la mafia sicilienne ; la Camorra napolitaine, notamment le clan des Casalesi ; et surtout la’Ndrangheta, qui coopère avec d’autres groupes criminels, comme la mafia albanaise. Cela s’explique en partie par la pression judiciaire accrue qui s’est exercée sur le port de Gioia Tauro, en Calabre, l’un des principaux hubs du trafic international de stupéfiants. Avec, pour conséquence, la délocalisation des activités vers les ports du nord de l’Europe, notamment Anvers. Par ailleurs, la Belgique sert de plateforme de blanchiment, entre autres via des activités de restauration, un schéma également observé aux Pays-Bas. D’ailleurs, pour l’anecdote, lors de l' »opération Pollino », les écoutes ont révélé qu’un membre de la’Ndrangheta évoquait explicitement « la bande de la Belgique », une expression reprise dans des jugements définitifs. »

La pression judiciaire accrue qui s’est exercée sur le port de Gioia Tauro, en Calabre, l’un des principaux hubs du trafic international de stupéfiants, a eu pour conséquence la délocalisation
des activités vers les ports du nord de l’Europe, notamment Anvers. ©DLE
Êtes-vous toujours favorable au recours aux « repentis » dans le cadre des enquêtes judiciaires italiennes, voire internationales ?
« Les témoignages des collaborateurs de justice sont fondamentaux. Comme le disait Falcone, ils nous ont donné un langage, un code, une clé d’interprétation du phénomène mafieux dans son ensemble. Aujourd’hui encore, leur valeur est inestimable, surtout dans des contextes peu documentés, comme ce fut le cas pour la mafia sicilienne au début des années 1980. Par ailleurs, leurs déclarations permettent de cartographier les ramifications extérieures de la criminalité organisée. En Italie, cela a été déterminant pour briser les liens entre la mafia et la société civile. »
L’association Basta ! milite pour la confiscation judiciaire des biens mafieux. La Belgique doit d’ailleurs transposer la directive européenne relative au recouvrement et à la saisie de ces avoirs. Est-ce pour vous un outil indispensable pour démanteler les réseaux criminels ?
« Absolument. C’est le meilleur outil pour frapper au cœur du pouvoir mafieux. La mafia n’a cessé de renforcer son emprise en s’infiltrant dans l’économie légale. On parle même, désormais, d' »entreprise à participation mafieuse ». Il est donc fondamental de contrer ce phénomène. À cet égard, je salue les propositions de Basta !, qui prône la confiscation élargie (saisie totale des patrimoines disproportionnés pour les condamnés de crimes graves) et la confiscation sans condamnation des biens liés à des activités criminelles organisées. Ces propositions rejoignent la directive européenne 2024/1260 et la résolution 2018 du Conseil de l’Europe, qui y voient le moyen le plus efficace pour priver la criminalité organisée de son pouvoir économique et protéger la démocratie et l’État de droit. Une autre proposition de Basta ! est également très intéressante : réutiliser les biens confisqués pour des projets sociaux, afin de renforcer le respect de la loi, de réparer les torts causés aux communautés locales et de consolider leur soutien aux institutions antimafia. »
Pensez-vous que la criminalité organisée représente aujourd’hui la principale menace pour les démocraties et l’État de droit en Europe ?
« Je le crois fermement. »