« Une logique de gouvernance du corps »

Clémentine Hugol-Gential est professeure en sciences de l’information et de la communication, spécialiste de l’alimentation, à l’université Bourgogne Europe.

Qu’est-ce qui explique l’essor de l’alimentation fonctionnelle ?

« En France, la mise en œuvre en 2001 du Programme national nutrition santé (PNNS) – le fameux “Manger, Bouger” – a opéré un basculement assez important sur les représentations de l’alimentation. Avant, si on demandait aux Français ce que voulait dire “bien manger,” les notions de plaisir, de convivialité allaient ressortir de manière massive. C’est toujours le cas mais maintenant il y a aussi cette dimension santé. On retrouve ça dans la presse – féminine notamment – et puis sur les réseaux sociaux, où la “healthy food ” [nourriture saine, NDLR] est très valorisée. Il y a aussi une série de scandales alimentaires qui ont renforcé cette logique de prendre soin de soi. »

Cette pratique concerne-t-elle une catégorie spécifique de consommateurs ?

« Ça traverse l’ensemble des populations. Sur les réseaux sociaux, il y a par exemple la tendance de la “clean girl”, qui prône une beauté “naturelle” et le manger sain. Cette logique de performance et d’optimisation de soi, on va aussi la retrouver chez les “go muscu”, les personnes qui font beaucoup de sport, celles qui publicisent le contenu de leur assiette en lien avec leur corps. Il y a une extrapolation de ce que peut faire notre alimentation : on va attribuer toutes les vertus à nos régimes alimentaires, alors que c’est beaucoup plus complexe que ça. Et de nouvelles normes, de nouvelles injonctions se construisent autour. C’est ce que j’appelle la biopolitique du corps : on est vraiment dans une logique de gouvernance du corps. »

« Instaurer une routine très nutritionnalisée, ça peut générer une forme de culpabilisation »Est-ce un effet de mode ou une transformation durable ?

« En tout cas, ça répond à une forme d’urgence face à l’accélération de nos sociétés. Finalement, reprendre la main sur son alimentation, c’est une manière d’agir sur un quotidien qui peut être mouvant, anxiogène, et pas toujours facile à saisir. »

Est-ce que manger sainement à tout prix peut devenir malsain ?

« Instaurer une routine très fonctionnalisée, très nutritionnalisée, ça demande du temps et des moyens financiers. Donc ça peut générer une forme de culpabilisation. Et puis, si on pousse plus loin, ça peut aussi favoriser des troubles des conduites alimentaires. On commence à parler d’orthorexie, qui est l’obsession du manger sain : au bout d’un moment, ça finit par désociabiliser les personnes, qui refusent un apéritif, un repas, etc. On va exclure tout un tas d’aliments sur des arguments qui ne sont pas forcément fondés, ce qui peut également créer des carences. C’est un sujet de santé publique important dont il faut se saisir. Ces injonctions massives, notamment lorsqu’on est jeune ou fragile, peuvent nous faire aller à l’encontre de notre objectif de départ.

Sur les réseaux sociaux, il peut y avoir des formes de dérives parce qu’on peut y voir des relations de cause à effet qui ne sont pas réellement fondées. On voit bien que certains conseils nutritionnels sont d’abord associés à des enjeux de promotion et de logique commerciale, plutôt qu’à une logique de santé publique. »

Est-ce que la notion de plaisir gustatif perd du terrain ?

« Elle existe toujours. La qualité reste importante. Manger ensemble reste important. Les recherches montrent que les conseils nutritionnels peuvent s’instituer durablement dans le temps si on n’évacue pas cette notion de plaisir. »