Dans un film-événement, Christopher Nolan s’empare du mythe d’Homère. Pourquoi reste-t-il d’une telle modernité ? Décryptage avec l’écrivain Christophe Ono-dit-Biot.

Comme bien des enfants des années 1980, Christophe Ono-dit-Biot a découvert l’Odyssée grâce à Ulysse 31, dessin animé qui transposait les aventures du héros dans l’espace. À partir de 12 ans, le futur journaliste et écrivain apprend le grec ancien le samedi, pour le plaisir, avec des passages de l’œuvre d’Homère. Depuis lors, une double passion pour la langue hellénique et pour le périple du roi d’Ithaque l’anime. « Il ne faut pas être intimidé par les textes classiques. Ils racontent des choses de notre monde et de nos vies », dit-il. Dans L’Odyssée  de l’Odyssée, essai décomplexant et malicieusement pédagogue, il décortique les mythes cultes, la langue et les 24 chants du récit pour en souligner la modernité.

« Chaque époque peut se reconnaître dans ces 12 000 vers, se les réapproprier », commente l’auteur dont l’argument résonne d’autant plus fort que Christopher Nolan s’apprête à délivrer sa propre lecture de l’Odyssée au cinéma. Après avoir flirté avec les thématiques de ce récit fondateur dans sa filmographie, le réalisateur d’Inception et de Tenet l’adapte dans une superproduction au budget et au casting… homériques (Matt Damon, Anne Hathaway, Tom Holland, Zendaya, Robert Pattinson, Charlize Theron…). À l’occasion de la sortie du blockbuster le 15 juillet, Christophe Ono-dit-Biot décrypte la pertinence contemporaine d’une œuvre qui inspire les artistes depuis près de trente siècles, à l’instar du titre Ulysses, du groupe Franz Ferdinand, ou de la saga Star Wars, de George Lucas.


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Crise mondiale

« Entre les guerres, l’IA et le réchauffement climatique, l’avenir est incertain. Tel Ulysse qui voyage vers l’inconnu et affronte les dieux et les monstres pour retrouver sa terre et son épouse, Pénélope, nous ne savons pas quels ennemis et obstacles nous devrons affronter pour sauver ce que nous avons de plus cher. Le brouillard qu’il traverse est aussi le nôtre, mais Ulysse nous offre une idée de la façon dont il faut avancer face aux périls qui se dressent sur nos chemins, tels Charybde ou les Cyclopes. Ithaque, qu’il tente de rejoindre, est plus qu’une île ou un royaume. C’est la métaphore de l’endroit où l’on se sent en sécurité. Tout au long du périple, en évoquant le deuil, la reconstruction, l’identité, le désir ou la vengeance, l’Odyssée propose des clés pour naviguer en eaux troubles. »

Le réalisateur Christopher Nolan.
Melinda Sue Gordon/Universal Pic / Melinda Sue Gordon

Antihéros

« Au fil du temps, le regard sur l’Odyssée s’est déplacé. Au XVIe siècle, les vers de Joachim du Bellay – “Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage” – ont implanté l’image romantique. Mais aujourd’hui, on ne le voit plus seulement comme le héros infaillible qui revient à bon port. Ulysse est un être imparfait : généreux, prudent et ingénieux, mais aussi cruel, orgueilleux, égoïste et trop intrépide. Noble de caractère comme absolument infâme, selon les circonstances. Il nous tend un miroir que l’on peut regarder sans trop avoir à rougir de nous-mêmes. Il est le prototype de l’antihéros qui plaît dans les séries, les films : malgré ses exploits, sa part d’ombre est non négligeable. »

On a longtemps mis en lumière les actes héroïques du récit, préférant passer sous silence d’autres éléments.

Christophe Ono-dit-Biot

Féminicides

« On a longtemps mis en lumière les actes héroïques du récit, préférant passer sous silence d’autres éléments. Pourtant, Ulysse est le chef mafieux impitoyable et tout-puissant qui, dès son retour, fait couler le sang pour faire table rase des événements survenus en son absence. Lors du massacre des prétendants de Pénélope, il fait tuer les douze servantes que ces derniers avaient violées. Des innocentes, donc : à l’époque, il était impensable que des esclaves se refusent à des nobles. Bien qu’elles soient des victimes, Ulysse demande à son fils de les éliminer. De quoi évoquer, par exemple, les femmes tondues à la Libération, punies pour avoir couché avec l’ennemi. »

Robert Pattinson (Antinoos).
Melinda Sue Gordon/Universal Pic / Melinda Sue Gordon

Femmes puissantes

« Les héroïnes d’Homère font écho au féminisme. Calypso, par exemple. Quand les dieux la somment de rendre Ulysse qu’elle a fait prisonnier, la nymphe se lance dans une diatribe que je paraphrase ici : “Vous êtes quand même gonflés ! Vous vivez tranquillement vos idylles avec des mortels, mais vous empêchez les femmes d’en faire de même.” Et elle cite plusieurs déesses qui ont vu leurs amants foudroyés par les dieux ou tués sur leur ordre. Elle fustige déjà le regard asymétrique posé sur le désir. Il y a ensuite Circé qui, bien que réhabilitée par des auteures comme Madeline Miller, est souvent caricaturée : c’est la méchante sorcière qui change les hommes en porcs. Or, si elle est malveillante au début du récit, elle prodigue tous les conseils à Ulysse pour qu’il rentre chez lui : éviter le chant des sirènes, consulter Tirésias chez les morts… Avant cela, les deux ont vécu une romance, et certains leur donnent même un enfant. Quant à Pénélope, on nous a raconté l’épouse fidèle qui fait tapisserie, au sens propre et figuré, et attend son mari en esquivant les prétendants. En réalité, c’est un personnage complexe. Il s’agit d’une figure politique dans un monde d’hommes : son fils étant trop jeune pour régner, elle tient le palais pendant vingt ans. Elle se montre encore plus rusée qu’Ulysse, qu’elle oblige habilement à révéler son identité quand il rentre à Ithaque. »

Couple

« Ulysse et Pénélope : on a promu l’image d’Épinal d’un couple qui se retrouve au bout de vingt ans, réuni par un amour inconditionnel et une fidélité absolue. Or, Homère nous dit crûment que, lors de son voyage, Ulysse pleure Pénélope le jour mais perd sa substance la nuit auprès de Calypso, avec laquelle il reste sept ans. Le lit de Circé et leurs étreintes sont aussi explicitement décrits. Plus tard, il est également écrit que Pénélope aurait, elle aussi, eu une ou des histoires avec des prétendants. Il s’agirait donc d’un couple assez libre bien que, dans un même mouvement, la conjugalité soit portée aux nues. Les retrouvailles des époux se font autour du lit conjugal, fabriqué à partir d’un olivier encore enraciné dans la terre d’Ithaque. Le palais a été construit autour de cet arbre. Quand Pénélope doute encore de l’identité d’Ulysse, elle ruse et demande à une servante de déplacer le lit. Son mari sort alors de ses gonds : “Il ne peut pas bouger. Je le sais puisque je l’ai créé de mes propres mains.” À travers ce secret qu’eux seuls connaissent, le couple se reconnaît. C’est la sublimation du couple marié. »

Anne Hathaway (Pénélope).
Melinda Sue Gordon/Universal Pic / Melinda Sue Gordon


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Psychotropes

« Il y a, dans l’Odyssée, l’ancêtre des anxiolytiques. Quand Télémaque voyage pour retrouver les anciens compagnons de son père et qu’ils évoquent la guerre de Troie, ils souffrent tous de syndrome post-traumatique, un autre mal de notre époque… Ils se souviennent alors qu’Hélène leur donnait du népenthès, une drogue qu’elle versait dans le vin pour soulager leur peine. “Grâce à cela, même si on tuait vos enfants sous vos yeux, vous ne pourriez pas pleurer.” Elle leur dit : quand la douleur est insupportable, il faut s’aider d’un peu de chimie. »

Ulysse me semble à contre-courant de l’image du père moderne, tendre et attentif.

Christophe Ono-dit-Biot

Guerre moderne

« Tous les marqueurs des guerres contemporaines sont dans l’Odyssée. L’Antiquité a notamment inventé les drones avec Talos, qu’Homère mentionne. Il s’agit d’un géant recouvert de bronze, qui sillonne la Crète trois fois par jour pour surveiller l’ennemi. Quant au cheval de Troie, c’est l’ancêtre de l’espionnage et des fake news. Ce n’est pas un hasard si on utilise l’expression “cheval de Troie” pour parler aussi de ces logiciels qui, sous des atours authentiques, permettent de hacker et pénétrer des systèmes informatiques. »

Parentalité

Tom Holland (Télémaque).
Melinda Sue Gordon/Universal Pic / Melinda Sue Gordon

« Ulysse me semble à contre-courant de l’image du père moderne, tendre et attentif. Quand il revient à Ithaque, il n’y a pas de reconnaissance père-fils : il est parti il y a vingt ans, Télémaque était bébé. À son retour, il ne cherche pas un fils, mais un allié. Et réciproquement puisque Télémaque se fait harceler dans la cour de récré, au palais. Ulysse est clairement un père défaillant : en demandant à son fils de tuer les servantes lors du massacre des prétendants, il le souille. S’il y a leçon de paternité dans l’Odyssée, c’est d’un point de vue politique : Ulysse apprend à Télémaque l’exercice du pouvoir dans ce qu’il peut avoir de plus cruel, mais aussi parfois de courageux et de roublard. »

Management

« Circé pose à Ulysse un dilemme de manager : Charybde ou Scylla. Le premier, c’est le tourbillon : si tu ne l’évites pas, il emporte le navire et tout l’équipage. Le second, c’est le monstre à six têtes qui prend et dévore a minima six compagnons… C’est cette dernière option qu’Ulysse choisit sciemment, froidement, sans le dire aux autres. Devait-il être transparent ? Fallait-il vraiment en sacrifier quelques-uns pour assurer la survie du groupe ? Je ne me prononcerais pas, mais on peut entrevoir une conception moderne du management dans cet épisode. »

Tech

« L’intelligence artificielle est annoncée dans l’Odyssée. L’île des Phéaciens est décrite comme une sorte de Silicon Valley : leurs bateaux naviguent sans pilote, par la pensée, et leurs palais sont gardés par des chiens en métal. Mais Homère nous met en garde contre la technologie et la promesse transhumaniste. En refusant l’immortalité que lui offre Calypso, en voulant vieillir auprès des siens, Ulysse demande : une non-mort fait-elle une vie ? Faut-il tout savoir sur tout ? Interrogations qui résonnent dans une époque où les seigneurs de la tech travaillent sur l’immortalité et l’omniscience… Homère perçoit un danger mortel dans cette promesse. Le chant des sirènes est irrésistible et offre la connaissance, mais l’écouter, c’est potentiellement perdre la vie. »

L’Odyssée de l’Odyssée,de Christophe Ono-dit-Biot, Éd. Grasset, 368 p., 23 €.
sp editions Grasset


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Christopher Nolan

« Je l’écris dans mon livre : dans l’Odyssée, on se déplace dans des réalités parallèles, croyant rêver ou devenir fou. Ce récit enchâssé et schizophrène, c’est Tenet,de Christopher Nolan ! Sa filmographie regorge de références à Homère. L’hubris d’Oppenheimer, c’est celui d’Ulysse face au Cyclope. Interstellar, c’est le voyage entre le rêve et la réalité, la vie et la mort, un marqueur de l’Odyssée. L’oubli et la mémoire au cœur des aventures d’Ulysse, c’est Memento, mais aussi Inception. Quand j’ai vu ce film et la séquence dans laquelle Leonardo DiCaprio descend dans une cave à rêves en Afrique, j’ai pensé aux Lotophages, peuple de l’Odyssée qui fait boire une décoction de fleur de lotus aux voyageurs pour les plonger dans l’oubli et les transporter dans une autre réalité. »