Les festivités du bicentenaire de la photographie ne débuteront officiellement qu’à l’automne. Qu’importe : certaines institutions ont déjà pris les devants ! C’est le cas du musée d’Art moderne de Fontevraud, qui présente tout l’été, jusqu’au 4 octobre, l’exposition « Chambre noire, toile blanche ». Orchestrant un dialogue fécond entre peinture et photographie, cette ambitieuse traversée de deux siècles de création se déploie dans les salles du musée, mais également au cœur de la somptueuse abbaye royale, fondée en 1101 par un moine ermite, aux confins de l’Anjou, de la Touraine et du Poitou.
Très dense (peut-être même un peu trop), le parcours, qui s’étend du XIXe siècle à nos jours, a de quoi donner le vertige. Une profusion pleinement assumée par Dominique Gagneux, directrice du musée et co-commissaire de l’exposition, qui préfère offrir aux visiteurs une expérience proche de la promenade méditative. Au fil de la déambulation, on laissera donc l’œil butiner, s’amuser et s’émouvoir des jeux de correspondances – thématiques, motifs, couleurs… – entre les œuvres du musée, issues de la collection Cligman, et les photographies prêtées par de prestigieuses institutions ou des collectionneurs privés.
Photo et peinture : les grandes rivales
Le parcours, qui débute au sein même des collections permanentes du musée, fait écho (peut-être sans le vouloir) à la place que l’image fixe ou animée occupe désormais dans nos vies. Dans les premières salles consacrées à la rivalité historique entre peinture et photographie, cette dernière s’invite d’abord discrètement sur les cimaises, comme pour ne pas troubler les œuvres de la collection permanente.

Man Ray, Le violon d’Ingres, 1924
i
Tirage gélatino-argentique • © Man Ray, ADAGP, Paris, 2026
À lire aussi :
Qui a réellement inventé la photographie ? Aux origines, une folle course à l’innovation
Une opposition rapidement balayée par les peintres eux-mêmes, tant certains se sont très tôt emparés de ce nouveau médium aux possibilités infinies : en témoignent un irrésistible photomontage montrant un double Henri de Toulouse-Lautrec plein de malice, mais aussi les sublimes expérimentations d’Edgar Degas ou de Maurice Denis. Peu à peu, la photographie gagne du terrain, investit tous les espaces – jusque dans le grand dortoir de l’abbaye – et change d’échelle. Elle se fait minuscule avec les délicats Polaroids de Peyram, puis monumentale dans l’installation d’Ange Leccia, hommage poétique aux Nymphéas de Claude Monet, auquel le musée consacrait une très belle exposition en 2022.
Maîtres incontestés et création contemporaine
Dans ce vaste panorama, les commissaires mettent autant en lumière les peintres, anciens comme contemporains, qui se sont essayés à la photographie (d’Eugène Delacroix à David Hockney, en passant par Camille Corot) que les grandes figures historiques du médium, d’Eugène Atget à Henri Cartier-Bresson ou André Kertész. Une place de choix est toutefois réservée à la création contemporaine avec Juliette Agnel, Anne-Charlotte Finel, Valérie Belin ou Nicolas Floc’h, offrant un aperçu particulièrement vivant de la diversité des pratiques photographiques, qui ne cessent de se réinventer, notamment à l’ère de l’intelligence artificielle.

Daniel Gordon, Fruits et riche vaisselle sur une table (1640–2015), 2015
i
Tirage pigmentaire numérique • © Courtesy de Daniel Gordon et Onestar Press
Peinture et photographie se répondent dans un incessant jeu de rebonds. Les photographes deviennent peintres, tandis que les peintres s’approprient l’appareil photographique : les anciennes rivales apparaissent finalement plus complices que jamais. Certains artistes n’hésitent d’ailleurs pas à renouer avec le geste pictural pour transformer leurs images, à l’instar de Viviane Sassen, Elizabeth Lennard ou Saul Leiter, qui, à la fin de sa carrière, revient à sa formation de peintre en rehaussant ses photographies à la gouache. Ce joyeux foisonnement est aussi évidemment ponctué d’innombrables clins d’œil à l’histoire de l’art : les corbeilles de fruits monumentales de Valérie Belin, les natures mortes pop aux accents cézanniens de Daniel Gordon ou encore les hypnotiques Trois Grâces de Bill Viola… Une grande fête pour le regard !
Arrow
Chambre noire, toile blanche
Du 6 juin 2026 au 4 octobre 2026
Musée d’art moderne de Fontevraud • Rue Saint-Jean de l’Habit • 49590 Fontevraud-l’Abbaye
www.fontevraud.fr
À lire aussi :
Quand l’IA réécrit l’histoire de la photographie