Son patronyme, La Prairie, renvoie, selon les généalogistes, au Québec, à l’épopée de la Nouvelle France, au Canada. En mettant la conception d’une résidence, baptisée l’Acadie, sur le chemin de Tristan La Prairie, le destin a offert un joli clin d’œil à cet architecte urbaniste brestois. Il en a fait un pari un peu fou : dessiner, avec ses futurs habitants, les 40 logements prévus dans le projet. L’immeuble coopératif arbore, depuis 2022, sa façade multicolore, dans le quartier du Moulin-Vert, à la lisière du centre-ville de Quimper.

Le ferment écossais

Ce n’est ni au Québec, ni à Brest que l’aventure de l’Acadie trouve ses racines. En 2000, Tristan La Prairie, alors en école d’architecture à Rennes, profite du programme européen Erasmus pour s’envoler vers Édimbourg. Il découvre la capitale écossaise, les strates disparates de sa fameuse « Old town » (vieille ville), qui surplombent la « New town », la nouvelle ville, « rigide, mal adaptée à la vie des gens, dessinée par un urbaniste comme une tablette de chocolat ». Il en revient agacé par cette propension de certains « à faire tout, tout seul, pour les autres ». Il a 22 ans. La « Old town » écossaise sera son ferment.

« Dessiner l’avenir d’un bourg avec ses habitants »

Tristan La Prairie est, aujourd’hui, à la tête de quinze collaborateurs réunis au sein de l’atelier TLPA. Il met en œuvre son credo : « Un projet collectif doit naître des cerveaux de tout le monde ». Il l’a mis en œuvre dans plusieurs projets de revitalisation de bourgs ruraux. À Saint-Joachim (Loire-Atlantique), dans les marais de Brière, il ouvre une maison pour discuter avec les Briérons et Briéronnes. « C’est la population qui a fait, siècle après siècle, les villages. Ce n’est pas parce qu’un architecte arrive qu’il doit prendre le pouvoir ! Dessiner l’avenir d’un bourg, d’un quartier avec ses habitants, c’est génial. »

 Familles, personnes âgées, célibataires… Tout le monde a pu dessiner son logement avec nous et tous les engagements du concours ont été tenusQuelques critiques de ses pairs

Même démarche à Guerlesquin (29), en 2013-2014. Puis à Pleyber-Christ, en 2018, où il installe de nouveau une « maison de projet », dans un vieux commerce, pour en faire le laboratoire du brainstorming des habitants. Il essuie quelques critiques de ses pairs. « On m’a dit que c’étaient des trucs de jeune baba cool, que c’était bien gentil mais que ça ne marcherait jamais. » Tristan La Prairie ne lâche rien, leur oppose que sa méthode est pérenne, soutenable sur la durée « et qu’elle fait du bien aux territoires et à ceux qui y vivent ».

« Pas un projet, mais une méthode… »

Arrive l’année 2017. L’atelier TLPA répond, cette fois, à un concours pour dessiner la résidence l’Acadie, à Quimper. « On se pose la question : vous en connaissez, vous, des immeubles de 40 logements dans lesquels vous avez envie d’habiter ? ». Lui et son équipe se projettent comme habitants, en demandant à 40 proches d’imaginer leur logement. « On ne pensait vraiment pas qu’on pouvait gagner, parce qu’on n’avait pas rendu un projet mais une méthode. »

Le Logis Breton est, à l’époque, à la recherche d’un projet qui le ramène à ses racines de promoteur coopératif. L’équipe dirigeante, composée d’Yves-Marie Rolland, Nathalie Cornec et Fabrice Le Boucq, plébiscite la proposition. Les 40 résidents seront vite trouvés. « Familles, personnes âgées, célibataires… Tout le monde a pu dessiner son logement avec nous et tous les engagements du concours ont été tenus. »

« Voilà ce qu’on a fait avec votre méthode »

Et après ? Cette méthode et tous ces outils imaginés pour phosphorer ensemble allaient-ils prendre la poussière ? Tristan La Prairie a imaginé un récit graphique. Marianne Le Berre, architecte et illustratrice, l’a dessiné (*). Pas à la gloire de l’atelier TLPA, non, « mais pour partager nos outils, pour que d’autres architectes, habitants et promoteurs ne partent pas de zéro ». La méthode est livrée en « creative commons », un statut légal qui permet son partage et sa réutilisation gratuite.

Le livre essaime déjà auprès de collectivités et de groupes d’habitants. La Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris, l’a sélectionné pour illustrer son exposition « Quartiers de demain ». Tristan La Prairie rêve désormais « qu’une agence d’architectes que je ne connais absolument pas me dise :  »Voilà ce qu’on a fait avec votre méthode » ».

(*) Acadie – Récits et outils pour une architecture habitée ; éd. Les lieux qui nous répondent.