REVUE DU MADAME – Il est nommé dans la catégorie Meilleur acteur à la 51e cérémonie des César. Une occasion de relire Madame Figaro avec lui et de revenir sur ses personnages marquants, l’importance des prix, et l’utilisation de l’ironie.
Remportera-t-il la timbale ? Nommé dans la catégorie Meilleur acteur aux César pour son rôle dans La femme la plus riche du monde de Thierry Klifa, où il incarne une figure inspirée par François-Marie Banier (l’écrivain photographe accusé d’avoir profité de la fragilité psychologique de Liliane Bettencourt, NDLR), Laurent Laffite vient de connaître un grand succès au théâtre du Châtelet avec La Cage aux folles d’Olivier Py. Et c’est au cinéma que le public le retrouve le 4 mars, dans Alter Ego de Nicolas Charlet et de Bruno Lavaine. Il y joue le rôle d’Alex, un homme qui voit sa petite vie tranquille bouleversée lorsque son sosie parfait emménage dans la maison voisine. Parfait ou presque, puisque ce clone est sa réplique… en mieux. Face à Blanche Gardin, Marc Fraize et Zabou Breitman, Laurent Lafitte excelle dans ce double rôle absurde et hilarant. L’occasion de soumettre à cet acteur de génie notre Revue du Madame, et de lire avec lui certains articles de Madame Figaro.
Madame Figaro .- Notre journaliste Minh Tran Huy s’est récemment penchée sur cette question : «Peut-on encore être ironique sans être mal compris ?». Qu’en pensez-vous ?
Laurent Lafitte.- En effet, c’est compliqué, parce que le commentaire finit parfois par supplanter l’intention. L’ironie relève du second degré et donc de la nuance, or nous traversons une époque loin d’être nuancée. Les artistes, notamment dans l’humour, ont la responsabilité de ne pas renoncer et de continuer à proposer des choses ironiques. Il ne faut pas chercher une forme d’approbation universelle, même si c’est un peu ce que la culture des réseaux sociaux encourage : accumuler un maximum de likes, obtenir la validation du plus grand nombre. Quand on manie l’ironie, il faut accepter de ne pas fédérer tout le monde.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans l’humour des réalisateurs d’Alter Ego , Nicolas Charlet et Bruno Lavaine ?
L’absurde. Leur film La Personne aux deux personnes (2008) avec Alain Chabat et Daniel Auteuil, explorait déjà cette obsession du double, et Alter Ego examine cette injonction permanente à se comparer les uns aux autres. Mais aussi à se mettre en scène, à déterminer qui possède la meilleure vie, et jusqu’où cela peut nous fragiliser. Quand on est comédien, surtout à ses débuts, cela peut s’avérer difficile : certains travaillent davantage et la comparaison s’impose. Mais plus on avance, plus on comprend que ce qui arrive aux autres ne nous est pas retiré, surtout dans un métier où les choix demeurent si subjectifs. Cela demande du temps. Et puis, plus on se sent heureux et comblé dans ce métier, plus on regarde le parcours des autres avec bienveillance.
Marie Colomb révélait récemment, dans une interview, qu’elle avait beaucoup appris aux côtés de Benjamin Lavernhe et Camille Cottin , deux acteurs excellant aussi au théâtre, dans Les Misérables . Quelle différence faites-vous entre un acteur de théâtre et un acteur de cinéma ?
Pour moi, ce n’est pas du tout un jugement de valeur. Il y a des gens qui ne font pas de théâtre, mais des carrières au cinéma extraordinaires. Et cela ne se joue pas avec le côté des puristes au théâtre, et celui de l’esbroufe au cinéma. Le cinéma c’est très difficile, cela demande un lâcher-prise qu’on peut mettre des années à atteindre. En cela, je trouve le théâtre plus facile parce qu’il permet d’être large, d’aller loin, il n’est pas dans la retenue. Je n’ai pas l’impression que parce que je fais du théâtre, je suis meilleur acteur que quelqu’un qui ferait uniquement du cinéma. Quant à la différence d’image publique, médiatique, entre les deux pratiques, j’ai l’impression que moins on a une conscience de «sa popularité», moins elle est gênante. C’est un choix de ne pas laisser entrer ça dans sa vie. J’ai des témoignages de sympathie, de gens qui me font des petits signes, mais comme ce n’est pas quelque chose que j’intègre, ce n’est pas un problème. Mon métier, ce n’est pas d’être connu, mais de faire croire à des personnages. Il n’y a que ça qui m’intéresse et de travailler avec des bons metteurs en scène. Je n’ai donc pas l’impression de devoir entretenir un statut ou de devoir vivre comme une vedette.
Quel plaisir avez-vous eu à interpréter La Cage aux folles au Théâtre du Châtelet en décembre dernier ?
Cela faisait très longtemps que je rêvais de jouer ce spectacle. Je l’avais vu à Broadway dans les années 2000 et je n’étais pas du tout en position, à cette époque, de pouvoir prétendre à ce rôle. Cela a pris du temps mais j’étais vraiment heureux de réussir à le jouer et de le faire avec Olivier Py. Et voir l’accueil que nous a réservé le public était complètement dingue. J’ai vécu des succès au théâtre, mais là, c’était assez fou. J’ai apprécié chaque seconde de ce spectacle et ce n’est pas fini ! Nous revenons du 30 octobre au 14 novembre à la Seine musicale, à Paris.
Votre signe astrologique est le Lion. Voici votre horoscope du jour : «L’heure est à la concentration. Une date butoir approche, et vous n’avez pas atteint vos objectifs. Il vous faudra mettre toute votre énergie sur ce projet si vous ne voulez pas perdre des points auprès de votre hiérarchie». Cela vous parle-t-il ?
Oui : je commence un tournage pour lequel je suis un petit peu en retard sur ma préparation. Il s’agit d’un film Netflix pour lequel je retrouve Tristan Séguéla, avec qui j’avais fait Tapie . C’est un thriller judiciaire sur un avocat qui se bat pour un dossier brûlant à défendre, mais aussi contre ses démons : son addiction à la cocaïne. L’histoire est inspirée d’avocats qui s’occupaient beaucoup des Stups et qui sont un peu tombés dans la coke à force de les fréquenter. Et l’affaire que mon personnage est obligé de défendre concerne un grand groupe industriel français implanté en Afrique, accusé d’avoir été un peu complaisant avec des groupes terroristes pour pouvoir continuer à exploiter ses installations sur place. Cela fait donc référence à plein d’affaires qui existent, mais cela reste une œuvre de fiction.
En plein tournage du film Dix pour cent , Nicolas Maury s’inquiétait de ne pas retrouver son personnage d’Hervé . Selon vous, lequel de vos personnages a le plus marqué le public ?
On me parle beaucoup de Tapie, et du procureur Villefort dans Le Comte de Monte-Cristo . Les gens me disent souvent : «Quel salopard quand même !». Et je leur réponds qu’il en faut bien dans toutes les histoires!
Bertrand Bonello nous disait récemment qu’il n’avait jamais décroché de prix , et qu’au fil du temps, il avait fini par se dire que c’était presque une qualité. Est-ce que les prix comptent pour vous ?
Ils comptent sur le moment,quand on vous le donne, mais franchement, ça ne dure pas longtemps. Je suis tout le temps en train de penser à la suite. Je suis surtout content quand je suis nommé, quand il y a un rôle qui m’a plu et que mes pairs me nomment, ça me fait plaisir, je suis heureux. C’est la quatrième fois que je suis nommé aux César et je l’ai jamais eu, donc j’y vais très tranquille. Mais c’est la première fois dans la catégorie Meilleur acteur.
Laurent Lafitte au Dîner des Nommés 2026 au Fouquet’s à Paris.
Elisa Comte – ENS Louis-Lumière pour l’Académie des César 2026.
On vous a vu serein au Dîner des César , début février. Mais quel est le meilleur et le pire voisin à côté de qui assister à la Cérémonie des César ?
Le pire, c’est peut-être celui qui va décrocher le César à votre place… (rires). Et la dernière fois que j’y étais, j’étais assis juste derrière Julia Roberts et je me penchais vers elle parce que je voulais savoir ce qu’elle sentait. Elle avait de très beaux cheveux, mais je n’ai pas réussi à m’approcher suffisamment, parce que, plus près, je serais vraiment passé pour un gros tordu.
Jim Carrey sera cette année lauréat d’un César d’honneur . Que représente-t-il pour vous ?
C’est quelqu’un qui m’impressionne par la multitude de facettes de sa personnalité. Il a quelque chose de très burlesque. Et nous avons un point commun : nous avons tous les deux joué le Grinch (Laurent Lafitte prête sa voix au personnage vert dans Le Grinch, film d’animation signée Scott Mosier et Yarrow Cheney, sorti en 2018, NDLR). J’ai toujours été impressionné par sa physicalité, la manière dont il va très loin dans l’expressivité comique. Un peu comme de Funès, pour prendre un autre génie comique. Et voir la façon dont il a mené sa carrière, la tournure qu’elle a prise avec The Truman Show, toujours avec cette espèce de singularité comique… Il a quelque chose d’assez tragique, d’assez angoissé quand même. Ça a l’air d’être une personnalité complexe. Il a de nombreuses zones de mystère, il est assez fascinant.
Vous êtes en train de travailler à votre second film en tant que réalisateur. Arthur Teboul de Feu! Chatterton, nous a récemment dit : «J’écris parce que j’ai le sentiment d’avoir perdu quelque chose il y a très longtemps sans savoir ce que c’est». Et vous, qu’est-ce qui vous pousse à écrire un film ?
Je n’ai pas l’impression que j’écris pour combler un manque. C’est plus une envie de partager une histoire, de la raconter et d’en faire un objet de cinéma. Et puis en ce qui me concerne, il s’agit plutôt de la demi-écriture parce que mon premier film (L’origine du monde, en 2020) était une adaptation d’une pièce de théâtre et mon prochain, sera celle d’un livre, celui d’Abel Quentin : Le Voyant d’Étampes. Si tout va bien, j’espère le tourner en août ou septembre. Je n’ai pas encore trouvé d’histoire originale à mettre en scène : j’ai des idées de point de départ, mais il faut en faire quelque chose. C’est ce que j’aime dans le film de Nicolas et Bruno : c’est qu’ils vont au-delà du postulat de départ.
51e cérémonie des César, le 26 février à l’Olympia, à Paris, diffusée en clair et en direct à 20h30 sur Canal+.
Alter Ego, de de Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, avec Laurent Lafitte, Blanche Gardin… Sortie le 4 mars.
La Cage aux folles d’Olivier Py, du 30 octobre au 14 novembre à la Seine musicale, à Paris. Billetterie en ligne.