Vous êtes un enfant de la Côte d’Azur. Qu’est-ce qui vous a conduit ici, à Ouessant ? Qu’est-ce qui, pendant plus de quarante ans, vous a fait revenir ?

Je suis un pur produit méditerranéen. À 18 ans, j’ai eu un choc en découvrant les îles d’Aran, en Irlande. Ensuite, j’ai voulu retrouver quelque chose de cet ordre mais plus accessible. Un ami m’a parlé d’Ouessant. J’y suis venu seul, en plein hiver, en 1985, et j’y ai vécu une semaine extraordinaire. La décision de revenir s’est vraiment prise au début des années 1990, après une période où je n’arrivais plus à vivre à Paris. Chaque fois que je traversais un moment difficile, je venais à Ouessant. J’ai acheté, en 1997, la maison de Françoise Péron (professeure émérite de géographie et autrice d’« Ouessant, l’île sentinelle », NDLR) avec l’idée d’y vivre définitivement mais d’autres projets m’ont appelé sur le continent.

Lorsque vous ne travaillez pas à Paris, vous venez sur l’île. Est-ce que, pour autant, Ouessant rime avec vacances ?

Non, pas du tout. Pour moi, Ouessant n’a jamais été le symbole des vacances. C’est, au contraire, le lieu où je peux enfin travailler, réellement travailler à mon œuvre. Tout ce que j’ai écrit, je le dois à cette île. Quand je suis ici, je lis et j’écris. Pour moi, l’essentiel, c’est vraiment ça. C’est le véritable centre de ma vie. Tout le reste est périphérique. C’est l’endroit où j’ai la plus grande activité intérieure et intellectuelle. Je vais au café de la boulangerie, je lis, j’écris, et je suis interrompu par des amis qui passent. Quand on est en état d’écriture, on est dans un état d’ouverture maximale : tout peut devenir littérature. Ouessant n’est pas une île, c’est un monde utopique dans la sobriété.

C’est à Paris que je suis seul. Ici, je ne le suis jamais.Quel est votre rapport aux Ouessantins ? Comment avez-vous été accueilli sur l’île ?

J’ai mis du temps à trouver ma place parce que je marchais sur la pointe des pieds. Je ne voulais pas être en surplomb. Je ne voulais pas avoir l’air d’un colonisateur. Je suis très heureux de rester un continental. Je suis un Méditerranéen, pas un Breton. Mais j’ai découvert ici un rapport humain que je n’ai rencontré nulle part ailleurs. On dit souvent qu’on est seul sur une île ; moi, c’est à Paris que je suis seul. Ici, je ne le suis jamais. J’ai été accueilli à bras ouverts. Il existe une tradition d’accueil très forte, héritée de cette île de marins où les femmes accueillaient toujours l’étranger. À Ouessant, on peut vivre avec très peu d’argent mais on ne peut pas vivre sans amis.

Pourriez-vous vous passer d’Ouessant ?

Non. Je peux vivre et travailler à Paris parce que je sais qu’il existe ce lieu au milieu de l’océan qui pourra m’accueillir et laver mes plaies. J’en ai absolument besoin. Lorsque vivre à Paris devient trop difficile, je fais ma valise pour Ouessant et je compte les jours avant de partir. Je n’ai jamais rêvé de vivre ailleurs. C’est comme une histoire d’amour.

Ouessant, c’est mon église, ma paroisse.

C’est une très grande tristesse. L’église n’est pas seulement le lieu du culte : elle est le centre de cette communauté. Les enterrements, les mariages, les concerts… C’est le cœur du bourg. Il faut absolument qu’elle rouvre. Pour moi, cette église est aussi très particulière, parce que j’ai toujours été un chrétien solitaire. Le seul endroit où j’ai vécu ma foi dans une communauté, c’est à Ouessant. Je peux dire que c’est mon église, ma paroisse. J’y ai prié pendant quarante ans. Il n’y a, pour moi, aucun équivalent.

Après plusieurs semaines passées à Ouessant, comment vivez-vous le retour sur le continent ?

Pendant quelques jours, il me reste quelque chose de l’île. Une forme de distance. J’ai l’impression d’être à l’extérieur de la folie du monde, de la regarder plutôt que d’y participer. Puis, très vite, le continent me rattrape, avec son rythme, sa vitesse, ses sollicitations permanentes. Tout cela m’avale de nouveau. Mais je sais qu’au milieu de l’océan existe un lieu où je peux toujours revenir, un monde qui m’a permis d’écrire, de lire, de prier et de me recentrer sur l’essentiel. Sans Ouessant, je n’aurais sans doute pas écrit les livres que j’ai écrits. Au fond, ce n’est jamais vraiment moi qui quitte l’île : c’est elle qui continue de m’accompagner longtemps après le retour sur le continent.