Sur près de 8000 kilomètres de côtes italiennes s’alignent parasols et transats avec une précision presque militaire. Tous les cinquante mètres, les établissements changent, les teintes du mobilier de plage aussi. Ces « bagni » ou « lidos », plus formellement connus sous le nom de concessions balnéaires, représentent tout un art de vivre entre sable ratissé à l’aube, cocktails servis en musique, souvent de l’italo disco, et emplacements loués à prix d’or en fonction du choix de proximité du client avec l’eau.

Mais cette carte postale minutieusement travaillée cache une réalité plus âpre, celle d’un pays où près de la moitié du littoral est régi par des intérêts privés, reléguant les spiagge libere (« plages publiques » en français) dans des recoins moins attrayants de la grande botte, souvent sans sanitaires ni surveillance.

Mare Libero vent debout

Pour combattre cette privatisation massive, un mouvement citoyen a ces dernières années émergé sous le nom de Mare Libero (littéralement « Mer Libre »). Danilo Ruggiero, chef de cette campagne, dénonce auprès du Guardian, dimanche 19 juillet, une transformation profonde des plages du pays, transformées en « petites stations balnéaires » avec piscines, parkings et même parfois boutiques de vêtements et salles de sport à l’intérieur des complexes. L’homme vit lui-même à Ostia, près de Rome, où 80% du rivage appartiennent à ce qu’il surnomme joliment « les États-Unis des lidos ».

Tout autour de ces zones privées, des murs, des grilles ou des haies ont été érigés pour assurer l’intimité aux baigneurs qui sortent le porte-monnaie, bloquant la vue de la mer sur plusieurs kilomètres aux habitants et touristes qui veulent profiter du paysage.

Seulement 5% de plages publiques à Naples

Dans le nord du golfe de Naples, le jeune maire de Bacoli, Josi Gerardo Della Ragione, 39 ans, a gagné une notoriété nationale en luttant comme un acharné contre les « profiteurs » des plages. « Jusqu’à récemment, nos plages étaient encombrées de cabanons illégaux, de barbelés, de portails et d’interphones », explique l’édile au journal britannique. Il fallait alors sonner à un interphone et être connu du gestionnaire des lieux pour être autorisé à fouler le sable chaud. En Campanie, la part des concessions privées s’élève à 70%. Elles montent à 95% dans Naples même.

Le maire n’a pas hésité à envoyer des bulldozers pour démolir des entrepôts construits illégalement sur le domaine public. « Il est évident que le domaine public accaparé par la force et l’intimidation sera défendu par la force et l’intimidation. Une fois, nous sommes tombés sur un responsable armé d’une tronçonneuse, qui se dirigeait vers les employés municipaux », raconte Josi Gerardo Della Ragione.

L’ombre de la mafia et l’appât du gain

La bataille n’est pas qu’une affaire de tourisme. La mafia locale y est aussi mêlée. Pendant longtemps, la Camorra a prospéré grâce à la gestion aussi lucrative qu’opaque de ces établissements balnéaires. Plusieurs propriétés de Bacoli ont été confisquées à des clans mafieux, à l’instar de la famille Pariante, pour être rendues au public, comme la Villa Ferretti, qui surplombe le golfe de Pouzzoles depuis le XIXe siècle.

Non loin de là, la plage de Miseno reste, elle, entièrement occupée par des complexes appartenant à l’armée, à la marine ou aux douanes, représentant près de cent mille mètres carrés réservés à cet usage exclusif. « La somme des intérêts individuels est toujours inférieure au bien commun », regrette Josi Gerardo Della Ragione.

Depuis 2006, Bruxelles exige que les concessions côtières de l’Union européenne soient attribuées via des appels d’offres transparents, mais les gouvernements italiens successifs ont joué les prolongations et sans cesse repoussé cette échéance. Pour les défenseurs des concessions, comme Antonio Capacchione, président du syndicat des exploitants balnéaires, ces établissements apportent la sécurité à leurs clients en raison de la présence obligatoire de maîtres-nageurs, ce qui n’est pas toujours le cas en Italie. Pour les militants de Mare Libero, l’argument, minime comparé à l’ampleur des profits engrangés, ne peut tenir seul la route.