Si le pilote s’en est tiré après une lourde intervention à la colonne vertébrale et que la carcasse de l’appareil a été rapidement évacuée, la terre, elle, a conservé les stigmates de l’impact. Plus de 400 litres de carburant et d’huile se sont déversés au moment du choc et se sont infiltrés dans le sol jusqu’à quatre mètres de profondeur.
Depuis ce jour, pour Lucien et Marie-France Bodlet, les exploitants agricoles et propriétaires du champ, c’est un cauchemar. Privés de cette pâture pour leurs vaches laitières, contraints d’installer des bâches et des clôtures d’urgence, ils se sont retrouvés piégés dans un dédale administratif et financier kafkaïen. Face aux exigences réglementaires de la Région wallonne pour l’assainissement des sols, les septuagénaires ont dû, dans un premier temps, sortir l’argent de leur propre poche et solliciter leur protection juridique pour financer les premières analyses de carottage.
Un accord financier de près de 70.000 euros signé
Après des mois de silence radio et d’appels restés sans réponse, le dossier vient enfin de franchir un cap décisif. Les négociations menées auprès des représentants jordaniens et de leur assureur ont débouché sur une convention provisionnelle, ce qui ouvre la voie à une prise en charge effective des dégâts.
Me Marc Kauten, l’avocat arlonais qui défend la famille Bodlet, détaille les avancées de cette procédure complexe : « Ça avance, nous correspondons avec un major qui représente l’armée jordanienne à Londres et qui sert de relais avec la compagnie d’assurances qui couvre l’avion. On vient de signer une convention provisionnelle qui prévoit le paiement d’une somme de 1.500 euros pour le préjudice agricole, le remboursement des frais d’analyse de sol pour 10.416,40 euros, et une provision de 58.471 euros pour l’excavation et le traitement des terres. »
La somme promise doit permettre de lancer la phase lourde de l’assainissement. La compagnie d’assurances vient d’ailleurs d’annoncer à Me Kauten le versement imminent des fonds. Les opérations d’assainissement et d’excavation vont pouvoir être planifiées sous la houlette de l’expert mandaté.
L’incompréhension des victimes face à la lourdeur des démarches
Mais si le volet financier commence à se débloquer, l’amertume reste vive chez les sinistrés. Car sur le plan pratique, c’est encore et toujours aux victimes de superviser la dépollution et d’assumer la gestion du chantier.
« C’est nous qui remettrons le terrain en état avec notre expert qui va commander les entreprises et les payer régulièrement, et puis on verra d’ici un mois ou deux où nous sommes au niveau des comptes », déplore Me Marc Kauten. « Tout cela a mis du temps et ce n’est pas encore fini puisqu’on commande seulement les travaux de dépollution. C’est évidemment malheureux que nous devons nous-mêmes faire les démarches de remise en état alors que nous sommes les victimes. C’est une paperasserie pas possible. »
Du côté des agriculteurs, l’épuisement psychologique prend le dessus sur le soulagement. Plus de deux ans et demi après les faits, Marie-France Bodlet, 71 ans, peine à dissimuler son agacement face à ce dossier qui n’en finit pas et qui empiète sur sa vie de famille.
« Ça prend du temps. Tout est en ordre, on a signé les papiers pour débloquer l’argent. Normalement, la dépollution aurait dû se faire dès qu’il faisait sec, au mois de mars ou avril, mais on est toujours là à attendre », confie la Gaumaise avec dépit. « C’est quelque chose qui nous pèse beaucoup, j’en ai marre. Ce temps passé pour l’administratif, c’est du temps que je ne consacre pas à mes petits-enfants. On nous reparle toujours de cet avion, ce n’est pas facile à vivre. Cela va bientôt faire 2 ans ! »
Fin des travaux d’ici la fin de l’année?
L’objectif des sinistrés est désormais d’engager les tractopelles au plus vite dès la fin de la période estivale. Mais la remise en état de la prairie restera soumise à des incertitudes techniques : une fois les terres souillées excavées et envoyées en centre de traitement, la Région wallonne devra effectuer un contrôle strict afin de délivrer le certificat de conformité environnementale. Si la facture finale dépasse le montant de la provision, de nouvelles démarches devront être engagées auprès de l’assureur jordanien pour obtenir le solde.
À Bleid, les Bodlet n’espèrent plus qu’une chose : retrouver enfin la jouissance de leur prairie et tourner définitivement la page de ce crash aérien devenu un casse-tête administratif.