Photographe à la croisée du documentaire et de l‘intime, Madeleine de Sinéty (1934-2011) a construit une œuvre singulière, longtemps restée confidentielle. Née dans une famille aristocrate et désargentée, elle grandit dans un château, dans le Val de Loire, avant de se former aux Arts décoratifs, à Paris, à la fin des années 1950. Après ses études, elle travaille comme dessinatrice de mode pour des magazines à Paris. Elle se marie, divorce, puis rencontre un écrivain américain, Daniel Behrman, avec lequel elle a deux enfants, Peter et Tom.
Son travail témoigne d’un désir de documenter des modes de vie populaires, des métiers, des lieux promis à disparaître : l’ancien quartier Montparnasse, et les travaux de la tour qui s’érige, qu’elle déteste, l’appelant « la tour du cauchemar », les derniers trains à vapeur, jusqu’aux abattoirs de Manhattan, à Meatpacking, qui lui font penser aux halles parisiennes récemment déménagées à Rungis. Mais aussi les rituels ruraux de la Bretagne, qui la fascinent. Elle s’éloigne de la capitale, en 1972, pour s’installer, avec ses fils, dans le village de Poilley (35), pour lequel elle a eu un véritable coup de cœur.
Près de 56 000 photos en Bretagne
Pendant près de dix ans, elle partage le quotidien de ses habitants, qu’elle photographie en noir et blanc comme en couleur. « Ce n’est pas un travail de journaliste ou de reporter, où elle arrive, puis repart », analyse Jérôme Sother, commissaire de l’exposition parisienne et directeur du centre d’art GwinZegal, à Guingamp (22). « Elle vit avec ces gens, elle les aide dans leurs travaux du quotidien et elle fera, en tout, près de 56 000 photos de cette période ! Une démarche immersive, humaine, qui deviendra sa signature. » « De toute façon, de Montparnasse aux cheminots de Guingamp qu’elle a longtemps photographiés, à Poilley et aux pêcheurs de Lanloup (22), tout la mène à la Bretagne », souligne Jérôme Sother.
Dans les années 1980, elle poursuit son travail aux États-Unis, vivant cinq ans en Californie, puis dans un petit village du Maine, dont est originaire son mari, et où elle réalise plusieurs reportages. « Elle a traversé plein de vies », conclut le commissaire d’exposition. Son regard de photographe autodidacte, empreint de tendresse, saisit les mutations du monde rural et les histoires de celles et ceux qui l’habitent. Après une première exposition à la Bibliothèque nationale de France, en 1996, puis une autre à Portland, à la toute fin de sa vie, le Jeu de Paume consacre, aujourd’hui, enfin, une première rétrospective à cette figure majeure de la photographie… Et à cette femme libre et inspirante.
Pratique
Rétrospective Madeleine de Sinéty, jusqu’au 27 septembre 2026, au Jeu de Paume, à Paris.