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Une rate 50 % plus volumineuse que la moyenne : voilà le secret physiologique qui permet aux Bajau, ce peuple de pêcheurs nomades d’Indonésie, de rester plusieurs minutes sous l’eau sans bouteille ni tuba. Ce chiffre n’a rien d’une légende de voyageur. Il provient d’une étude publiée en 2018 dans la revue scientifique Cell par la chercheuse Melissa Ilardo, alors doctorante à l’université de Copenhague, qui a littéralement passé aux ultrasons des dizaines de villageois pour percer ce mystère.

À retenir

Une mutation génétique affecte la thyroïde des Bajau et fait grossir leur rate de 50 %
Cet organe stocke du sang oxygéné libéré lors des plongées prolongées
Un millénaire de survie dépendant de la pêche sous-marine a naturellement sélectionné cette adaptation

Sommaire

Un organe qui fait office de bouteille d’oxygène biologique
Le gène PDE10A, ou comment l’évolution bricole avec la thyroïde
Un peuple qui vit littéralement sur l’eau depuis des générations

Un organe qui fait office de bouteille d’oxygène biologique

Tout commence par une intuition de terrain. Melissa Ilardo s’est rendue à plusieurs reprises dans une communauté Bajau vivant sur une île reliée par un pont à la grande île de Sulawesi. Munie d’une machine à ultrasons portable, elle a mesuré la taille de la rate chez 59 Bajau ainsi que chez 34 habitants d’un village voisin peuplé par les Saluan, une ethnie qui ne pratique pas la plongée. Après avoir écarté les individus apparentés génétiquement, histoire de ne pas biaiser les résultats, le verdict tombe : en moyenne, les Bajau avaient des rates environ 50 % plus grandes que celles des Saluan.

Pourquoi cet organe précisément ? La rate humaine agit comme un réservoir de sang riche en globules rouges. Elle agit comme un réservoir de globules rouges oxygénés et, lors d’une apnée prolongée, elle se contracte et injecte ce surplus d’oxygène dans le système sanguin. Ce phénomène porte un nom scientifique, le « réflexe d’immersion » : il s’agit d’un mécanisme qui se déclenche quand le corps est submergé d’eau froide pour l’aider à survivre dans un environnement sans oxygène, la fréquence cardiaque ralentit et la rate se contracte, provoquant un regain d’oxygène qui prolonge le temps de plongée. Plus l’organe est volumineux, plus il peut stocker et libérer de sang oxygéné au moment critique. Selon les calculs de l’équipe de recherche, cette différence de taille permettrait aux Bajau de mobiliser peut-être 10 % de globules rouges en plus lors d’une plongée, comparé à des personnes non adaptées aux conditions de faible oxygène de l’apnée.

Le détail qui a le plus intrigué les chercheurs, c’est que cette particularité anatomique ne dépend pas de l’entraînement. Il ne semblait pas y avoir de différence selon qu’un Bajau était plongeur ou non, ce qui suggérait que cette rate agrandie n’était pas simplement le résultat d’un entraînement sous-marin accumulé au fil du temps. : même un Bajau qui n’a jamais mis la tête sous l’eau de sa vie possède déjà cette rate hors norme. La cause ne peut donc être qu’ailleurs. Dans les gènes.

Pour comprendre l’origine de cette anomalie, l’équipe a récolté des échantillons de salive dans les deux villages et comparé les génomes. Les chercheurs ont trouvé 25 variantes de gènes uniques à la population Bajau, et l’un d’eux, le PDE10A, présente une différence notable entre les deux communautés. Ce gène n’a a priori rien à voir avec la plongée : il code pour une enzyme appelée phosphodiestérase, qui intervient dans la contraction des muscles lisses mais aussi dans la libération de l’hormone thyroïdienne.

C’est là que le mécanisme devient franchement élégant. Une collaboration avec une équipe néerlandaise a permis de vérifier le lien biologique : des niveaux plus élevés de PDE10A sont associés à une libération accrue d’hormone thyroïdienne. Or cette hormone, chez la souris du moins, influence directement la taille de la rate. Comme l’explique la chercheuse principale de l’étude, « ce gène est connu pour réguler l’hormone thyroïdienne qui contrôle la taille de la rate, ce qui soutient l’idée que les Bajau ont peut-être évolué pour que leur rate dispose de la taille nécessaire pour accompagner de longues et fréquentes plongées ». la sélection naturelle n’a pas agi directement sur « un gène de la plongée » imaginaire, mais sur un réglage hormonal qui, par ricochet, a fait grossir un organe stratégique pour la survie en apnée.

Des travaux plus récents ont même tenté de reproduire ce mécanisme en laboratoire. Une étude publiée sur PubMed Central a testé un inhibiteur pharmacologique du PDE10A chez la souris : grâce à des injections quotidiennes, les chercheurs ont réussi à imiter l’effet génétique de l’adaptation Bajau, observant une augmentation significative de la taille de la rate ainsi qu’une hausse correspondante du nombre de globules rouges. Cette expérience confirme, chez l’animal du moins, que le circuit hormonal suspecté fonctionne bien dans le sens attendu.

Un peuple qui vit littéralement sur l’eau depuis des générations

Cette adaptation génétique ne sort pas de nulle part : elle est le fruit d’un mode de vie extrême, transmis depuis des siècles. Le peuple Bajau, pendant plus de mille ans, a parcouru les mers de l’Asie du sud-est en bateau, vivant dans des maisons sur pilotis ou directement sur des embarcations, à proximité des côtes de Kalimantan, Sulawesi, des Moluques et des petites îles de la Sonde. Leur subsistance dépend presque entièrement de la mer : ils pêchent à la lance, plongent pour récolter poulpes, crustacés et concombres de mer, et ne remontent sur la terre ferme que ponctuellement pour échanger leurs prises contre du riz ou des légumes.

L’intensité de cette pratique donne le vertige. Certains passent jusqu’à 60 % de leurs journées de travail sous l’eau à chasser poissons et concombres de mer, à des profondeurs qui peuvent dépasser 70 mètres selon plusieurs témoignages recueillis sur le terrain. Pour comparer, un plongeur en apnée occasionnel dépasse rarement une ou deux minutes sous la surface sans entraînement spécifique. Les Bajau, eux, enchaînent les descentes toute la journée, une routine qui a fini par sculpter leur biologie sur plusieurs générations, sous l’effet d’une pression de sélection naturelle bien réelle : ceux dont l’organisme tolérait mal l’apnée avaient statistiquement moins de descendance dans un environnement où chasser sous l’eau conditionnait la survie du groupe.

Reste une question que les scientifiques n’ont pas encore totalement tranchée : l’anthropologue Cynthia Beall, spécialiste des populations d’altitude, souligne qu’il faudrait mesurer plus finement la force de contraction de la rate avant de conclure définitivement à une adaptation purement génétique. Le mode de vie des Bajau, lui, est aujourd’hui menacé par la sédentarisation encouragée par les autorités indonésiennes, ce qui rend ces travaux presque urgents : dans quelques générations, cette expérience naturelle unique pourrait bien s’être diluée avant même d’avoir livré tous ses secrets sur la tolérance humaine au manque d’oxygène.