Un domaine stratégique et critique
Bref, le sujet d’une vente d’Ethias n’est pas d’actualité, à court terme en tout cas. Mais au-delà des divergences de vision au sein du gouvernement sur le devenir d’Ethias, un autre enjeu explique la nature très sensible de ce dossier. On parle ici de la société Keyes, filiale informatique d’Ethias, dont la Wallonie a l’ambition de faire un « champion digital ».
Pour l’expert mandaté par le gouvernement, une cession d’Ethias est à ce stade un scénario prématuré
Mais Keyes – issu de la contraction de « key » (la clé) et « eyes » (le regard) – c’est quoi, au fait ? L’entreprise, anciennement dénommée NRB et dont Ethias est l’actionnaire largement majoritaire aux côtés d’autres investisseurs publics wallons, possède une expertise cruciale dans les centres de données et propose « des solutions informatiques et technologiques sécurisées au service de la transformation digitale ». Keyes, qui a réalisé l’an dernier un chiffre d’affaires de 645 millions d’euros et emploie près de 3 700 collaborateurs, dispose ainsi de centres de données à Herstal, Villers-le-Bouillet et Muizen.
Des clients dans le public et le privé
Le domaine d’activité de Keyes est sensible. Très sensible. Car il touche notamment à la confidentialité et à la protection des données dans le secteur public mais aussi de secrets industriels d’entreprises. Plusieurs millions de Belges l’ignorent d’ailleurs sans doute mais une partie de leurs données sont ainsi hébergées chez Keyes, que ce soit via les secrétariats sociaux ou via leurs dossiers santé. Les clients de Keyes ? Si plus de 30 % de son chiffre d’affaires viennent du secteur public (mutuelles, santé…), Keyes compte aussi beaucoup de clients dans le privé, la finance, l’industrie ou encore l’énergie.
Outil de souveraineté numérique, Keyes est donc une entreprise « stratégique » qui traite de domaines où les besoins sont croissants en matière de cybersécurité, de cloud, de sécurisation des données et d’intelligence artificielle.
« Acteur digital de référence »
Ethias n’a d’ailleurs pas manqué de souligner sa volonté d’en faire un « acteur digital de référence en Belgique », avec l’ambition, à l’horizon 2029, de dépasser les 900 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Le rapport de l’expert ALM-Vision, commandité par le gouvernement, est clair : dans l’hypothèse où Ethias serait racheté par une autre institution financière, se poserait alors la question de l’avenir des activités informatiques du groupe liégeois. Car à l’exception des activités IT directement liées à l’assurance, un repreneur éventuel d’Ethias pourrait ne pas être intéressé par l’ensemble de Keyes.
Souveraineté des données
Exfiltrée d’Ethias, Keyes pourrait, dès lors, ne plus avoir la taille critique pour poursuivre sa stratégie en toute indépendance. La question serait alors de savoir quelle sera la stratégie suivie par ses actionnaires pour assurer son avenir.
Faudra-t-il adosser Keyes à un groupe informatique privé, comme par exemple Odoo, pour en faire un « super champion wallon » ? Ou alors avec Cegeka : les deux entreprises viennent d’ailleurs de lancer un projet baptisé « Belgian Critical Cloud » : il vise, selon ses promoteurs, « à sécuriser l’avenir numérique de la Belgique en proposant une alternative souveraine et contrôlée au niveau national pour les infrastructures numériques critiques ». Ce partenariat se base notamment sur une offre commune de cloud critique et souverain garantissant un hébergement des données sur le territoire belge.
Mais un partenariat avec le privé, ce n’est pas la même chose qu’un rachat. Un adossement au secteur privé entraînerait dans son sillage une multitude d’autres questions. Une telle « privatisation », vu la nature sensible des activités de Keyes, ne risquerait-elle pas d’effrayer certains clients, quant à la localisation et au contrôle des données ? Serait-elle un scénario politiquement acceptable dans la mesure où la souveraineté des données est précisément bétonnée par cet actionnaire belge et public ? Et la Région wallonne, actionnaire à hauteur de 30 % d’Ethias, sera-t-elle sur la même longueur d’onde que les autres gros actionnaires que l’assureur liégeois, l’État belge via la SFPIM et la Région flamande, sur la marche à suivre ?
La Wallonie pourrait ainsi exiger que Keyes reste ancré dans la sphère publique afin de préserver la souveraineté des données, de sécuriser les infrastructures critiques et de stabiliser la transformation numérique du secteur public.
Dans un contexte de défiance vis-à-vis des technologies américaines, cet enjeu de souveraineté technologique pourrait avoir une certaine résonance à l’échelon fédéral où l’on assiste, sous l’impulsion du Premier ministre Bart De Wever (N-VA), à un retour du concept de l' »État stratège » qui s’illustre, notamment, dans le domaine énergétique avec les négociations en cours afin que l’État reprenne le contrôle des centrales nucléaires.
Mais cette vision des choses pourrait ne pas être partagée par tous les partenaires de l’Arizona : le MR pourrait ainsi pousser pour une vente de Keyes au secteur privé. À confirmer cependant.
Bref, avant d’envisager une quelconque vente d’Ethias – un scénario qui ne devrait de toute manière pas intervenir à court terme –, il faudra aussi résoudre l’équation Keyes. Une équation qui reste à ce stade à plusieurs inconnues…