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Un réacteur nucléaire complet, achevé, testé, mais qui n’a jamais reçu le moindre gramme de combustible fissile. À Kalkar, petite ville de Rhénanie-du-Nord-Westphalie nichée au bord du Rhin, ce paradoxe industriel a bien existé. Il s’appelait SNR-300, pour Schneller Natriumgekühlter Reaktor, un réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium. Cette centrale électrique devait produire 327 MW d’électricité mais fut arrêtée pour des raisons politiques avant de recevoir son combustible nucléaire. Aujourd’hui, ses tours et ses halles turbines abritent des manèges et des chambres d’hôtel. L’histoire mérite d’être racontée en détail, tant elle résume à elle seule les espoirs déçus du nucléaire européen des années 1970.

À retenir

Un réacteur nucléaire complet et fonctionnel n’a jamais produit une seule minute d’électricité
40 000 manifestants se sont mobilisés en 1977 contre ce projet qui a déclenché le mouvement écologiste allemand
Transformé en parc de manèges après son abandon, ses tours de refroidissement deviennent attractions touristiques

Sommaire

Un chantier pharaonique lancé en pleine crise pétrolière
Tchernobyl, le coup de grâce d’un projet déjà fragilisé
D’un site sous surveillance nucléaire à un parc de manèges

Un chantier pharaonique lancé en pleine crise pétrolière

Tout commence dans le contexte du premier choc pétrolier. Dans les années 1970, l’Allemagne, à hauteur du capital de 68,5 %, la Belgique, les Pays-Bas et le Royaume-Uni décident de bâtir dans la ville de Kalkar une centrale nucléaire d’un genre nouveau, un « surgénérateur ». L’idée séduit alors les ingénieurs du monde entier : un réacteur capable de produire plus de matière fissile qu’il n’en consomme, une sorte de martingale énergétique qui promettait de résoudre durablement la question de l’approvisionnement en uranium. C’est à Interatom, alors filiale de Siemens, qu’est confiée la construction du nouveau réacteur, qui commence fin 1973.

Le chantier est titanesque. Il aura fallu quelque 250 000 m3 de béton et 58 000 tonnes d’acier pour la réalisation du site. Pour se donner une idée, c’est l’équivalent de la structure métallique de vingt tours Eiffel coulées dans le sol rhénan. Mais dès les premiers coups de pelle, la contestation gronde. De vives protestations accompagnent les travaux : 10 000 personnes se mobilisent contre ce projet dès 1974. Trois ans plus tard, le mouvement prend une ampleur inédite : un rassemblement anti-plant de 1977 réunit 40 000 personnes dans les rues de Kalkar. Ces manifestations comptent aujourd’hui parmi les jalons fondateurs de l’écologie politique allemande, au point que les protestations contre ce réacteur constituent un fait marquant dans l’histoire du mouvement antinucléaire en Allemagne et ont contribué à la naissance du parti Alliance 90 / Les Verts.

Tchernobyl, le coup de grâce d’un projet déjà fragilisé

Douze ans. C’est le temps qu’il aura fallu pour sortir de terre cette installation, contre une durée initialement bien plus courte. Lorsque la construction est achevée en 1986, les manifestations et la catastrophe de Tchernobyl la même année font reporter la mise en service du réacteur. Le calendrier ne pouvait pas être pire : l’Allemagne termine un réacteur expérimental au sodium quelques semaines à peine après l’explosion du réacteur soviétique. L’opinion publique, déjà échaudée par des années de mobilisation locale, ne veut plus entendre parler de charger le cœur du SNR-300.

Pendant cinq ans, la centrale reste donc à l’arrêt, techniquement opérationnelle mais politiquement condamnée. La sûreté et l’entretien des bâtiments coûtent alors 50 millions d’euros par an et emploient 220 personnes. Une équipe entière rémunérée pour veiller sur un réacteur qui ne produira jamais le moindre kilowattheure, une situation qu’un reportage belge de l’époque qualifiait sans détour de « centrale nucléaire la moins radioactive du monde ». Le 21 mars 1991, le couperet tombe définitivement. Le ministre de la recherche Heinz Riesenhuber annonce finalement l’arrêt définitif du surgénérateur. Le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, farouchement opposé au projet, aura eu gain de cause après près de deux décennies de bras de fer politique avec Bonn.

La facture, elle, donne le vertige. Le projet aura coûté environ 7 milliards de deutsche marks, soit à peu près 3,5 milliards d’euros, plus de 4 milliards de dollars. D’autres estimations, comme celle relayée par le site spécialisé Enerzine, avancent un montant légèrement supérieur, autour de 3,7 milliards d’euros de coût prohibitif. Pour un réacteur qui n’a jamais tourné une seule minute. À titre de comparaison, la France connaîtra un fiasco similaire avec son surgénérateur Superphénix à Creys-Malville, qui aura au moins produit de l’électricité, mais très en deçà des attentes.

D’un site sous surveillance nucléaire à un parc de manèges

Quatre ans après l’arrêt définitif, un entrepreneur néerlandais flaire la bonne affaire. En 1995, le complexe est racheté par l’investisseur néerlandais Hennie van der Most et transformé en un parc de loisirs. Le montant de la transaction reste flou : certaines sources évoquent un prix de vente qui se serait élevé à 2,5 millions d’euros, une somme dérisoire au regard des milliards investis, tandis que d’autres versions parlent d’un montant en dollars comparable. Baptisé Wunderland Kalkar, le « pays des merveilles » intègre les structures existantes plutôt que de les raser. L’imposante tour de refroidissement de 42,30 mètres de haut est recouverte d’une fresque de paysage alpestre et sa paroi en béton sert de mur d’escalade. À l’intérieur même de la cheminée, un manège à balançoires tourne désormais là où devait circuler la vapeur destinée à produire de l’électricité.

Le reste du site n’est pas en reste : les bâtiments des turbines et du réacteur contiennent des chambres d’hôtel, des restaurants et des bars. Le parc attire un public conséquent, environ 600 000 visiteurs chaque année, séduits autant par les attractions que par l’insolite du lieu. Une porte-parole du parc résumait la situation avec un certain humour noir : « Certains ont peur que ce ne soit pas sécurisé mais c’est 100% sûr, parce que le réacteur n’a jamais été mis en service. »

Le cœur du réacteur, lui, n’a pas totalement disparu du paysage nucléaire européen. Les réacteurs sont aujourd’hui placés sous la surveillance de l’État à Hanau et restent la propriété de la société RWE Power AG, qui, ne disposant pas d’autorisation pour recycler le matériel nucléaire enrichi à environ 35 % de plutonium, les envoie à l’usine de retraitement de la Hague. De ce combustible jamais utilisé naîtra donc, in fine, du MOX destiné à d’autres centrales, quelque part en France. Une dernière ironie pour un site conçu pour l’autonomie énergétique allemande, et qui aura fini par nourrir, à sa manière, le parc nucléaire d’un pays voisin.