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Deux poissons filmés en train de franchir l’échelle à poissons du barrage de Keno, en septembre 2025 : voilà l’image qui a fait basculer un siècle d’histoire. Deux saumons chinooks ont franchi le barrage de Keno via une échelle à poissons en septembre 2025, marquant la première fois que des saumons étaient filmés aussi loin au nord dans le système. Quelques semaines plus tard, d’autres individus étaient repérés bien plus haut encore, dans des rivières que plus aucun saumon n’avait atteintes depuis plus de cent ans.

Un suivi radio récent montre que des saumons chinooks ont atteint des tronçons du bassin supérieur de la Klamath, une zone d’où les poissons migrateurs étaient absents depuis plus d’un siècle, selon un communiqué de l’Oregon Department of Fish & Wildlife. Concrètement : un saumon équipé d’une balise radio a été détecté dans la rivière Williamson début octobre, d’autres individus ont été repérés dans des affluents à l’ouest du lac Klamath supérieur et dans la rivière Sprague. Selon le président des Klamath Tribes, William E. Ray Jr., au moins 200 saumons seraient présents en amont à ce moment-là. Un chiffre modeste en apparence, mais qui a valeur de symbole : ces poissons ont rejoint des eaux que leurs ancêtres fréquentaient avant que le béton ne coupe la route.

À retenir

Des saumons filmés franchissant les barrages pour la première fois en cent ans : que s’est-il vraiment passé cet automne ?
Les chiffres du retour pulvérisent toutes les prévisions : pourquoi les biologistes osaient-ils craindre si peu ?
La température de l’eau joue un rôle caché mais décisif : comment le béton détruit-il l’écosystème aquatique ?

Sommaire

Un siècle de barrières tombé en une saison
Des chiffres qui dépassent les pronostics
La qualité de l’eau, moteur discret du redressement

Un siècle de barrières tombé en une saison

Pour mesurer l’ampleur du geste, il faut remonter à la genèse du problème. Les populations de saumons et de truites arc-en-ciel migratrices avaient souffert en grande partie de quatre barrages hydroélectriques qui dégradaient la qualité de l’eau et bloquaient le passage des poissons. Ces ouvrages, construits au début du XXe siècle, ont transformé une rivière autrefois généreuse en un système fragmenté. Selon la NOAA Fisheries, la Klamath était jadis la troisième rivière productrice de saumons de la côte ouest américaine, rien de moins.

Des années de mobilisation portées par de nombreux acteurs, dont les tribus indigènes locales, ont conduit au plus grand chantier de démantèlement de barrages jamais réalisé aux États-Unis. Les opérations ont débuté à l’été 2023 avec le retrait du barrage Copco 2, suivi en 2024 par celui de JC Boyle, puis par Copco 1 et enfin Iron Gate, le plus au sud, dont les derniers éléments ont été retirés en octobre 2024. Résultat immédiat pour la faune aquatique : les saumons chinooks migrateurs peuvent désormais parcourir près de 300 miles depuis l’océan Pacifique jusqu’au lac Klamath supérieur et au-delà, soit environ 640 kilomètres de rivière rendus à leur cours naturel.

Des chiffres qui dépassent les pronostics

L’automne 2025 a livré son verdict, et il est meilleur qu’attendu. Selon le rapport publié par le Pacific Fishery Management Council, 39 860 saumons chinooks adultes du run d’automne sont revenus frayer dans la Klamath et ses affluents à l’automne 2025, deux ans après l’achèvement du démantèlement des barrages. Un score qui pulvérise les prévisions : ce retour représente 205 % de la prédiction de préseason, qui tablait sur 19 417 adultes. deux fois plus de poissons que ce que les biologistes osaient espérer.

Les compteurs installés sur les affluents autrefois noyés sous les retenues confirment cette dynamique. Les stations de comptage sur les affluents nouvellement accessibles, dans l’emprise des anciens réservoirs californiens, ont enregistré 208 saumons adultes dans Jenny Creek et 260 saumons chinooks adultes dans Shovel Creek. Plus au nord, sur la Shasta River, la progression est tout aussi spectaculaire : début octobre 2024, la rivière Shasta comptait 1 871 saumons chinooks adultes ; à la même période en 2025, ce chiffre atteignait 5 745, soit plus du triple. Michael Harris, responsable du programme du bassin de la Klamath au sein du CDFW (California Department of Fish and Wildlife), résume la situation avec un enthousiasme rare chez un scientifique : « la vitesse à laquelle les saumons recolonisent chaque recoin d’habitat adapté en amont des barrages dans le bassin de la Klamath est à la fois remarquable et exaltante ».

La nouvelle écloserie de Fall Creek, construite pour 35 millions de dollars, participe elle aussi à cette dynamique de repeuplement. Cette installation a commencé à féconder les saumons chinooks du run d’automne à la mi-octobre 2025, spawnant 416 femelles et collectant environ 1,27 million d’œufs, soit quatre fois plus qu’à la même période l’année précédente, avec plus de 1 200 saumons chinooks entrés dans la structure. Côté juvéniles, l’observation est tout aussi encourageante : dans Fall Creek, l’un des affluents nouvellement accessibles en amont de l’ancien barrage d’Iron Gate, environ 65 000 jeunes saumons chinooks sauvages ont été comptabilisés.

La qualité de l’eau, moteur discret du redressement

Derrière ces chiffres, un facteur physico-chimique change tout : la température. Le suivi thermique mené en 2024 et 2025 le long du cours principal de la Klamath, après le retrait des quatre barrages, révèle le retour de fluctuations saisonnières naturelles de température bénéfiques aux saumons. Concrètement, les eaux post-démantèlement se refroidissent plus tôt à l’automne, quand les chinooks adultes en ont le plus besoin, puis se réchauffent au printemps, période où les juvéniles migrent vers l’océan. Les scientifiques notent également une prévalence plus faible du parasite Ceratonova shasta, qui décimait les juvéniles avant le démantèlement, ainsi que des efflorescences d’algues nuisibles moins fréquentes et moins étendues.

Tout n’est pas résolu pour autant, loin de là. Deux barrages en amont, Link River et Keno, restent en place, et des problèmes de qualité de l’eau persistent dans certaines parties du bassin, menaçant la reprise du saumon comme d’autres espèces natives, telles le c’waam et le koptu, endémiques et proches de l’extinction. La pêche commerciale, elle, reste suspendue : la dernière saison de pêche commerciale au saumon sur la Klamath remonte à 2022, et personne n’ose encore parler de réouverture. Les biologistes le rappellent souvent : un retour de géniteurs ne garantit pas une population autosuffisante, il faudra attendre le retour de leur propre descendance, dans deux à quatre ans, pour juger vraiment de la réussite du pari. En attendant, chaque saumon repéré au-dessus de l’ancien lac de retenue vaut, pour les tribus qui se sont battues deux décennies pour ce démantèlement, bien plus qu’une simple statistique.