Quelle était l’ampleur de la répression franquiste ?
Présents, roman sans fiction du journaliste Paco Cerdà, raconte un épisode fondateur de cette propagande : la translation en 1939 du corps d’Antonio Primo de Rivera depuis Alicante, où le fondateur de la Phalange Espagnole fut fusillé, jusqu’au mausolée à Madrid où reposent les rois d’Espagne.
« Les oubliés de l’Espagne »: reconnaître les victimes du franquisme
Près de 500 km parcourus à pied, son cercueil porté par des phalangistes, escorté par des foules fanatisées, même là où les Républicains avaient obtenu 75 % des voix. En parallèle, alors que, depuis avril 1939, la victoire franquiste est définitive, Cerdà montre l’installation d’une répression sans frein : 33 000 exécutions, les cinq derniers deux mois avant la mort du Caudillo en 1975.
Pourquoi peut-on parler de démocratie assassinée ?
L’essai historique La Guerre d’Espagne souligne d’autres vérités. Son sous-titre (La démocratie assassinée) et son bandeau (« La première guerre globale contre le fascisme ») résument son projet. Il démontre que l’insurrection franquiste ne répond pas à un soi-disant désordre du gouvernement légitime.
Ils sont des milliers de descendants de victimes à chercher. Qui l’a tué ? Pourquoi ? Où est-il enterré ?
C’est un complot contre-révolutionnaire, lentement ourdi, dans une Europe soumise à un « processus de fascisation ». L’Armée et les grands propriétaires voulaient sauver leur « Espagne éternelle et catholique » avec pour slogan « Plutôt Hitler que le Front populaire ».
Un débat que l’Espagne évite toujours
Ces ouvrages, malheureusement, peuvent nourrir un article, pas éduquer le grand public. Or l’école espagnole évite ce débat, carrément tabou dans les municipalités de droite.
Résultats : même Barcelone, fief antifranquiste, a maintenant un parti indépendantiste d’extrême-droite et, à Alicante, bastion républicain d’où partit le bateau des derniers exilés, s’est créée une organisation nostalgique des Phalangistes, ces chemises bleues inspirées de chemises noires et brunes de l’Axe nazi. En Espagne, se souvenir reste douloureux.
Pourquoi Eugenio López Ortiz n’est jamais arrivé à Burgos ?
Julia et Roberto n’ont pas connu leur grand-père. Le 27 août 1936, Eugenio López Ortiz a été sorti du Tribunal de Villarcayo pour être incarcéré à Burgos. Il n’est jamais arrivé.

Eugenio, assassiné en août 1936. ©DR
Ce père de six enfants avait 55 ans et était fermier dans une région agricole à 80 km de Bilbao, mais aussi conseiller communal républicain à Nofuentes, un village de moins de 200 habitants. C’était son tort dans cette guerre civile commencée par un coup d’État le 18 juillet.
Qu’appelait-on les passeos ?
Quarante jours plus tard, il a probablement été victime d’un assassinat extrajudiciaire. La pratique était si courante qu’elle portait un nom : « sortie de prisonniers » (sacas de pressos). Des détenus censés être transférés ou libérés étaient fusillés à l’écart des habitations (despoblado).
Il y avait aussi « les promenades » (passeos). Des miliciens d’extrême-droite entraient dans des maisons, souvent de nuit, en sortaient un adversaire politique pour une balade dont il ne revenait pas.
Pourquoi des milliers de descendants de victimes cherchent toujours leurs corps ?
On écrit « probablement » parce qu’en fait, les petits enfants López ne savent pas grand-chose. Comme des milliers de descendants de victimes, ils cherchent. Qui l’a tué ? Pourquoi ? Où est-il enterré ? Qui était cet homme qu’on a effacé ?
Léonor de Récondo : « ‘Marcher dans tes pas’, est la preuve de l’exil de mon père »
Au début des années 2000, la réalité des exécutions sommaires a émergé. Une loi, péniblement votée en 2007, dénonçait pour la première fois les crimes franquistes et évoquait la nécessité d’ouvrir les fosses communes, objectif qui reste largement à accomplir.
Qu’est-ce que la Loi sur la mémoire démocratique ?
La Loi sur la Mémoire démocratique a renforcé ces mesures en 2022. Revenu au pouvoir entre les deux gouvernements socialistes, le Parti Populaire (droite), parfois localement proche de l’extrême-droite, avait fermé la base de données mise en place pour la population, compliqué l’accès aux archives et bloqué leur centralisation.
Des obstacles qui n’ont pas empêché ce décompte macabre : 500 000 morts au combat, 6 000 fosses aux derrières estimations, 120 000 victimes civiles républicaines, 50 000 du côté nationaliste et 500 000 exilés.
« Que la violence soit extrême »
« Les jeunes d’ici ne savent absolument rien de cette guerre » regrette Julia. Elle, elle a appris parce qu’elle s’est acharnée. Elle a écrit cinq courriels à la Justice de Villarcayo. Sans réponse. Au téléphone, on lui a demandé : « Mais qu’est-ce que vous voulez à la fin ». « – Je veux les documents que la loi vous oblige à me donner ».
Elle aurait aussi pu répondre que, devenue grand-mère, elle mesurait mieux ce vide qu’elle porte en elle, que son cœur se serre à chaque mention de son grand-père, qu’elle veut rendre existence et dignité à Eugenio López Ortiz.
Les raideurs de l’administration
Alors, devant les raideurs de l’administration, elle est retournée avec son frère dans la région où, enfants, ils passaient les vacances auprès de leur grand-mère, Lorenza Ordoño Ortiz.
Dans les années 60-70, Franco était au pouvoir. On n’évoquait jamais le passé. Mais Roberto se souvient de villageois qui maudissaient la femme du pharmacien. Elle était devenue aveugle, sûrement pour tout le mal qu’ils avaient fait pendant la guerre.
Pourquoi les franquistes voulaient-ils « purger la société » ?
Sur un blog consacré aux victimes de la région des Las Merindades, ils ont lu que, dans ces localités, « les fascistes s’en sont donné à cœur joie ». Quatre meurtres à Ael, village désormais abandonné de leur grand-mère, cinq à Nofuentes, tous attachés à la mairie. En lançant l’insurrection contre la République, le général Molina avait recommandé que « la violence soit extrême ».
Il fallait « purger la société ». Les soldats de la légion espagnole de Franco, redoutés depuis leurs exactions dans la colonie marocaine, s’étaient baptisés « les amants de la mort ». La Phalange avait recruté des pistoleros pour soumettre leurs opposants « à des châtiments exemplaires » (citations tirées de La Guerre d’Espagne).
« C’est tout ce qu’elle a jamais raconté »
Quand les miliciens sont venus chercher Eugenio pour un passeo, la mère de Julia et Roberto était couturière à Bilbao. Mais on lui avait rapporté qu’il avait fui par une fenêtre. C’est tout ce qu’elle a jamais raconté. « Comme tous les gens qui ont vécu la guerre, elle ne voulait pas parler, on aurait pu l’entendre. Même en Belgique, maman avait peur. »
Mais, en 2026, les cousins restés dans les Merindades ont dit tout ce que leurs parents avaient fini par leur transmettre… Leur grand-père aurait pris le maquis quand la rumeur des premiers assassinats lui est parvenue.
Pourquoi Lorenza n’a jamais plus approché une église
Mais les fascistes ont menacé sa famille et son beau-frère a révélé sa cachette. Eugenio pourrait avoir été fusillé avec d’autres détenus près de Dobro.

Lorenza avec son petit-fils Roberto. ©DR
Les miliciens ont peut-être ordonné à des paysans de se charger des corps. Sa femme Lorenza, autrefois très croyante, n’a plus jamais approché une église. Elle a continué à vivre en silence au milieu d’un village qui lui aussi se taisait.
Des souvenirs introuvables
Pour retrouver la dépouille d’Eugenio et recomposer une histoire familiale jusqu’ici cachée, il faudra accéder aux archives de Villarcayo et solliciter l’intervention de l’Université de Burgos et de la Société Aranzadi, chargées de cartographier les fosses et d’identifier les victimes.
À Séville, un général franquiste a changé de tombe suite à une nouvelle loi
Ils ont quand même découvert que leur grand-père devait être quelqu’un de bien, un homme de progrès, engagé dans ce Frente Popular comparable au Front populaire français. Il avait quitté son village de Hierro parce qu’il ne voulait pas y vivre comme un serf travaillant la terre pour un grand propriétaire. À Nofuentes, il a participé à la construction d’une maison du peuple et de la nouvelle mairie. Tous ses enfants savaient lire et écrire, ce qui était exceptionnel dans une région rurale qui vivait comme au XIXe siècle.
Pourquoi Venancio a-t-il refusé la médaille du généralissime Franco ?
Mais l’histoire réservait à sa famille un dernier tourment. Venancio, le deuxième des quatre fils, avait fait son service militaire dans la Légion au Maroc. Au début de la guerre civile, il a été enrôlé de force par les franquistes. Avant de partir, il a rejoint son père qui lui a soufflé : « Je ne sais pas mon fils où la guerre va t’emporter, moi je sais où elle me mène ». C’est la dernière fois qu’ils se sont vus.

Venancio, embrigadé de force par les franquistes. ©DR
À l’issue de la guerre, Venancio avait droit à une médaille décernée par le généralissime Franco. Il l’a refusée. Enfant, Roberto a été marqué par cet oncle qui jurait sans cesse et en voulait au monde entier. Depuis il a appris que, jusqu’à sa mort à 80 ans, Venancio a cherché son père. Devenu papa à son tour, il errait avec son fils sur ces terres où il n’y a plus rien sinon des villages fantômes, des églises romanes fermées et des souvenirs qui restent introuvables.
La guerre d’Espagne, François Godicheau, Pierre Salmon, Mercedes Yusta. Tallendier, 473pp.
Présents, Paco Cerdà, Gallimard – Du Monde Entier, 385pp.