Ma collègue Mòrag Bélisle s’est intéressée à la multiplication des publicités générées par l’intelligence artificielle. Des annonces assez génériques, la plupart du temps, puisqu’elles se ressemblent. On parle même d’un style «IA».
Loin de vouloir jeter le blâme aux petites entreprises qui n’ont, peu importe, pas vraiment de budget pour engager un ou une professionnelle du graphisme et qui choisissent ChatGPT au lieu de gosser des heures dans Canvas. Mais plusieurs entreprises qui ont les moyens de se payer des talents se tournent quand même vers l’IA, et ça, c’est plus difficile à accepter, à comprendre. C’est bien triste à observer.
Non seulement l’IA, pour «générer» ses «créations», copie ce qui se fait ailleurs, mais, comme leur quantité augmente, ce style devient donc une forme de norme qui, elle-même, sera imitée par de vrais graphistes, puisque certaines directions veulent être au goût du jour. Une ironie d’aussi mauvais goût que le soleil vert.
Un des plus grands dangers de l’IA est peut-être que c’est un serpent qui se mange la queue, sauf que nous aussi, on embarque dans le banquet aux tendances cannibalistes.
Récemment, l’humoriste Arnaud Soly a publié une vidéo où il a tenté trois expériences avec ChatGPT. Il lui a demandé d’écrire «la meilleure joke du monde», qu’il a testée avec des humoristes, puis d’écrire un sketch vidéo, puis d’écrire un stand-up qu’il a testé devant un public.

Les blagues proposées par l’intelligence artificielle étaient au mieux moyennes, au pire, pas très bonnes. La meilleure blague du monde était basée sur une chute qu’on retrouve dans tous les recueils de blagues (je sais, j’en ai lu plusieurs!). Même chose pour le texte du sketch et le numéro scénique.
Le public n’a pas tant ri, mais plusieurs ont ri quand même, certains ont aimé. Le public qui, pendant les tests, ne savait pas que c’étaient des jokes faites par l’IA, a peut-être trouvé la qualité moins bonne que d’habitude pour du Arnaud Soly, mais n’a pas hué l’artiste non plus.
C’est passé sans aucun soupçon. Et ça, c’est terrifiant.
L’IA et moi
Bien curieux, j’ai aussi fait le test. J’ai demandé à l’IA de produire une chronique, selon mon style, sur l’intelligence artificielle.
Les algorithmes semblent avoir compris ma position générale. On le voit avec cette phrase proposée: «Le problème avec cette fameuse IA, ce n’est pas qu’elle est devenue trop intelligente. C’est qu’elle est devenue terriblement séduisante.»
C’est presque ce que je suis en train d’écrire dans cette chronique!
Je crois en effet que l’industrie derrière réussit bien la mise en vente pour la rendre alléchante et attractive, nous faire croire qu’on en a besoin. La différence, c’est que je ne la qualifie pas d’intelligente, je n’aurais pas écrit ça.
On y retrouve aussi des phrases assez génériques, que j’ai l’impression que j’aurais pu lire dans n’importe quelle dissertation scolaire. Comme cette phrase: «Mais sous cette façade polie, il n’y a personne. Pas d’âme, pas de vécu, pas de doute existentiel un mardi soir de pluie.»
Cette pseudo-chronique pondue par Gemini, elle a quelques tournures de phrases que je n’écrirais pas, quelques angles philosophiques ou politiques qui ne me correspondent pas vraiment, mais je pense que, si je l’avais publiée telle quelle, elle serait passée inaperçue. Comme le sketch d’Arnaud Soly. Comme les publicités.
Comme si on était habitué au médiocre.

Le pire? C’est que pendant que je rédige cette chronique, il m’est arrivé de me dire, après avoir écrit une phrase: «merde, cette tournure de phrase, l’IA aurait pu la faire aussi. Ma phrase est-elle trop générique? Est-ce que je manque de personnalité? Qui suis-je?»
J’en viens à me demander c’est quoi ma façon «naturelle» d’écrire. Un peu comme lorsqu’on nous demande de montrer comment on marche et qu’on ne sait plus comment on marche naturellement, parce qu’on n’y pense pas, normalement.
En analysant comment l’IA m’interprète, j’ai l’impression de douter de ma propre écriture.
Selon l’IA, j’ai «une écriture engagée, ancrée dans le quotidien, qui utilise l’humour et l’ironie pour décortiquer les absurdités de notre société», j’aime jouer avec «les contrastes entre le grand et le banal», avec «un ton direct et oral» et un «humanisme pragmatique». Pour vrai, la description est pas pire.
Mais est-ce que cette chronique me ressemble? Ai-je respecté mon propre style? J’en ressors confus.

J’imagine facilement que plusieurs personnes doivent publier du contenu, que ce soit à l’écrit ou vidéo, qui est généré par l’IA et qui, parce que c’est bien livré et bien présenté, passe pour du contenu original et réfléchi. Alors que c’est du remâché et de l’opportunisme.
D’ailleurs, on apprenait ces derniers jours que Netflix a utilisé l’IA dans environ 300 productions. Ça explique peut-être la médiocrité de leurs plus récentes propositions.
Un peu comme Hannah Arendt, qui relevait que le plus grand risque du mensonge n’est pas tant le mensonge que de ne plus croire en rien, l’intelligence artificielle pose le même danger.
L’intelligence artificielle nous habitue au médiocre, mais pire, elle nourrit une grande confusion. Et ça, c’est malheureusement un terreau fertile pour les manipulateurs.
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