C’était, on s’en souvient, au Cirque royal de Bruxelles, en novembre 1989. Jorge Donn, son danseur fétiche, y interprétait la ritournelle pour la toute dernière fois, avec une ivresse dionysiaque. Virevoltant et enfiévré, il épousait, dix-sept minutes durant, le crescendo de cette musique de ballet au rythme et au tempo invariables. Il tournoyait de plus en plus vite, arrosant de rais de sueur le public en délire jusqu’à la courte modulation finale en mi majeur. La standing ovation dura une éternité, les spectateurs n’ayant cessé d’applaudir qu’une fois les paumes de leurs mains en feu. Inoubliable. Une autre œuvre peut-elle susciter autant d’engouement ?

Jorge Donn dans le « Boléro » de Maurice Ravel. ©Colette MassonLe studio de danse et l’appartement bruxellois de Maurice Béjart reconnus comme monumentVide de musique
Maurice Ravel (1875-1937) composa Le Boléro à la demande de la mécène Ida Rubinstein, ancienne égérie des ballets russes de Diaghilev qui souhaitait un « ballet de caractère espagnol ». Cette commande réjouit le musicien, au goût prononcé pour les sonorités hispaniques et orientales, mais n’enleva rien à sa lucidité. Le considérant davantage comme une étude de l’orchestration, il décrivit ce Boléro comme « une répétition monotone imposée jusqu’au malaise » avec une instrumentation variée à chaque reprise. « Une fois l’idée trouvée, n’importe quel élève du Conservatoire aurait réussi ce morceau aussi bien que moi », déclara-t-il encore avant d’ajouter ironiquement : « Je n’ai fait qu’un chef-d’œuvre, c’est le Boléro, malheureusement, il est vide de musique ».
Les musicologues parlent eux aussi volontiers d’ostinato, de relative pauvreté mélodique et de linéarité. Celles-ci seraient, selon les chercheurs Anna Mazucci et François Boller (European Journal of Neurology, 2002), le reflet du changement intervenu dans sa créativité.
Ce qui n’enlève rien à la redoutable efficacité de cette danse traditionnelle andalouse probablement née d’un accident de parcours ou plus précisément d’un cerveau malade. Maurice Ravel souffrait à la fin de sa vie d’une maladie neurodégénérative et celle-ci aurait influencé sa production artistique. Elle aurait même déterminé le langage de la composition de ses dernières œuvres.
Pour Anne Fontaine, Raphaël Personnaz est Ravel : « C’est un rôle que j’attendais depuis longtemps »La prise de pouvoir de l’hémisphère droit
L’activité musicale implique un réseau complexe. Les différentes régions cérébrales sont sans cesse en communication, mais c’est l’hémisphère droit qui est le plus impliqué dans le timbre et le gauche, dans la mélodie. Dans le cas du Boléro, il semblerait que le premier ait pris le dessus.
Lorsqu’il composa le Boléro en 1928, créé au Théâtre national de l’Opéra le 22 novembre de la même année devant une salle comble et comblée, qui comptait Diaghilev au rang des invités, Ravel était déjà malade mais l’ignorait encore.
Les premiers signes n’apparaissent qu’en 1933 sur la plage, alors qu’en faisant des ricochets, il blesse une amie sur la joue gauche. Il se rend compte qu’il ne sait plus viser. Il plonge alors dans l’eau mais ne sait plus nager, lui qui était un excellent nageur. Signer, lire ou écrire lui deviendront également impossible.
Bien que la maladie neurodégénérative de Maurice Ravel ait été l’une des plus étudiées de l’histoire, les chercheurs ne s’accordent pas sur ses causes. Ils évoquent soit un accident vasculaire cérébral suite à un accident de voiture, soit la maladie d’Alzheimer.
Toujours est-il que durant les quatre dernières années de sa vie, le musicien, bien qu’ayant gardé ses capacités d’écoute, la mémoire de ses œuvres et ses connaissances musicologiques, ne pouvait plus ni écrire ni jouer sa musique. Il lui restait toute sa présence d’esprit et de longues promenades dans la forêt de Rambouillet, dans l’attente d’une opération qui le plongea dans un coma dont il ne se réveillera jamais.
Les insomnies et les hallucinations hypnagogiques ont nourri l’œuvre onirique de Kafka
Claude Monet, peintre visionnaire aux portes de la cécité