Coqs, chevaux, dragons, agneaux, moutons, chiens et tortues… Parmi les reliefs exubérants de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg se déploie un véritable bestiaire.

Toutes plus monstrueuses les unes que les autres, les milliers de gargouilles qui entourent l’édifice de grès des Vosges en sont les dignes représentantes. Sur la face sud de la cathédrale, se cache une figure de pierre rose un peu particulière. Au-delà de son aspect malicieux et effrayant, celle-là fait étrangement penser à un personnage iconique de la pop culture. Et de l’un des films d’animation préférés des petits et grands enfants : Shrek.

Une boule de poils grise, des dents longues, un regard espiègle, de grandes oreilles et une fâcheuse tendance à horripiler tous ses acolytes à force de bavarder… L’avez-vous reconnu ? Oui oui, il s’agit bien de L’Âne, le meilleur ami de l’ogre vert et probablement l’un des personnages les plus drolatiques que le cinéma d’animation ait créés ces dernières années.

Gargouille maléfique du XVIIIe siècle

On aimerait croire que cette gargouille est en effet le modèle ayant inspiré L’Âne. Mais il semblerait que le personnage soit, en réalité, le double d’un animal fait de chair, d’os et de poils : Perry, un petit âne californien décédé en janvier 2025.

La gargouille de la cathédrale s’ancre, en fait, dans l’histoire passionnante de la construction de Notre-Dame. La sculpture date du XVIIIe siècle et a été réalisée entre 1772 et 1778 au moment de la construction des galeries Goetz par l’architecte de l’Oeuvre, Jean-Laurent Goetz lui-même.

La symbolique de l’âne en Alsace

En Alsace, l’âne est un animal rare, comme le rappelle Suzanne Braun dans son ouvrage Du coq à l’âne : un bestiaire dans la ville. Dans la tradition médiévale, il symbolise tantôt « la paresse et l’aveuglement », tantôt la « dérision, la stupidité et l’égarement. »

Dans la cathédrale, l’animal est représenté sous la forme d’une gargouille située à l’extérieur de la coursive du petit étage de la haute tour, sur le vitrail de la chapelle Saint-Laurent, sur un vitrail du bas-côté sud, et sur l’un des vantaux de la porte latérale.

Située sur la face sud de l’édifice, sur la place du Château, ladite galerie regorge de gargouilles inspirées du style gothique tardif. « Celle qui nous intéresse est en réalité une gargouille factice », explique Jean-Paul Lingelser, président honoraire des Amis de la cathédrale de Strasbourg. « Les véritables gargouilles évacuent l’eau de pluie, étaye-t-il. Celles qui ne crachent pas d’eau, comme cet âne, ont pour dessein de représenter des figures maléfiques ».

Des yeux globuleux, un front proéminent, des cornes diaboliques, une bouche moqueuse et une coiffe rococo : la simple vue de l’âne et de ses comparses fait froid dans le dos. « Au Moyen Âge, tout est superstition : on veut faire peur et rappeler l’importance des forces démoniaques, pour susciter la crainte de l’enfer chez ceux qui y posent les yeux », développe Jean-Paul Lingelser. Ces créatures servent également, à l’époque, à éloigner les mauvais esprits de l’intérieur du monument. Un imaginaire bien loin, donc, de celui renvoyé par notre gentil et guilleret âne du royaume de Fort Fort Lointain.

Il ne reste plus qu’à se promener autour de Notre-Dame pour admirer la représentation de l’animal aux longues oreilles, en attendant de le retrouver dans le cinquième volet du film Shrek, à l’affiche dès le 1er juillet 2026.