Mais pour comprendre comment on en est arrivé là, il est bon de rappeler le parcours de cette pseudo-championne cubaine, qui a débarqué aux États-Unis et plus précisément en Floride à l’âge de 8 ans. Au début des années 70, la vingtaine approchant, Rosie – qui s’est installée à New York – se trouve un peu rondelette. À la recherche d’une silhouette qui lui rendra confiance, elle décide de se tourner vers le sport le plus démocratique qui soit : la course à pied. Elle accumule les sorties et, petit à petit, en devient quelque peu accroc.

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C’est justement en rentrant d’un run que lui vient une idée folle. Elle découvre à la télévision un reportage consacré au marathon de New York. Directement, le rêve se met en place. Elle doit absolument y participer. Coup de chance : l’entreprise pour laquelle elle travaille propose à ses employés une préparation spécifique pour l’édition 1979. Rosie fonce.

C’est alors qu’intervient le premier coup du sort. Le dimanche 21 octobre 1979, elle s’aligne au départ du marathon de New York. Après des mois d’entraînements plus poussés, Rosie a la certitude de pouvoir bien prester. Elle se croit profondément douée. Sauf que le rêve va vite tourner au cauchemar.

Rosie RuizRosie RuizRosie Ruiz ©Printscreen YouTube

Partie en trombe, l’athlète déchante vite et après quelques kilomètres à peine, son corps lui dit stop. Deux options s’offrent alors à elle : abandonner ou finir coûte que coûte. À la vue d’une bouche de métro, la Cubaine opte pour la seconde voie et fait fi des bons principes… Elle embarque dans un wagon et n’en ressort que bien plus loin, à un endroit stratégique. Quand elle refait surface, Rosie se trouve à quelques centaines de mètres à peine de l’arrivée. Discrètement, elle rejoint l’amas de coureurs qui s’apprêtent à boucler le périple de 42km. La jeune femme en finit à son tour – bras levés et larmes aux yeux – avec un chrono qui impressionne : 2h56.

Plutôt que de reconnaître son stratagème, Rosie s’enfonce dans son mensonge. Dès le lendemain, elle accepte les éloges de ses collègues, qui n’en reviennent pas. Son nom circule dans la presse car elle fait partie des femmes les plus rapides de New York (elle a signé le 11e temps féminin de l’épreuve). Mais ce mensonge va la conduire vers quelque chose d’encore plus grave.

La (fausse) légende est née

Avide de toujours plus de reconnaissance, elle décide de se lancer un nouveau défi quelques mois plus tard : le marathon de Boston. Il s’agit du plus vieux marathon du monde et donc le plus mythique. Le hic ? Elle s’y prend tard dans l’inscription et il n’y a plus aucun dossard disponible. Mais une nouvelle fois, l’athlète a plus d’un tour dans son sac et va user de la ruse. Elle envoie une lettre aux organisateurs avec la ferme intention de les émouvoir. Elle explique qu’elle est en rémission d’un cancer du cerveau. Bingo, ça marche. Rosie décroche le précieux sésame.

Alors que l’on se dit que la jeune femme va tenter de se racheter une conscience après son coup mesquin à New York, c’est tout l’inverse qui se produit. Cette fois, Rosie ne prendra même pas place sur la ligne de départ. Elle trouve un hôtel à proximité de la ligne d’arrivée. Quand elle voit les premiers participants apparaître, elle décide de se mettre en route. Elle prend soin de se verser d’abord de l’eau sur la tête puis effectue les 1,6km (un mile !) qui la sépare de l’arrivée. Sous l’arche, elle est accueillie en triomphe. Avec son temps exceptionnel de 2h31’56 », elle vient de remporter le marathon féminin. Sur des images capturées, on la voit recevoir la couronne de laurier des mains de l’épouse du maire de Boston et s’apprêter à recevoir la médaille des mains du gouverneur Edward J. King.

FILE - In this April 22, 1980, file photo, Rosie Ruiz, of New York, waves to the crowd after receiving the laurel wreath from the wife of Boston's mayor, Katherine White, second from right, and is about to receive the medal from Gov. Edward J. King, left, after she was announced winner of the women's division of the Boston Marathon in Boston. Ruiz pretended to win the 1980 Boston Marathon by coming out of the crowd about one mile before the finish line. (AP Photo/File0FILE - In this April 22, 1980, file photo, Rosie Ruiz, of New York, waves to the crowd after receiving the laurel wreath from the wife of Boston's mayor, Katherine White, second from right, and is about to receive the medal from Gov. Edward J. King, left, after she was announced winner of the women's division of the Boston Marathon in Boston. Ruiz pretended to win the 1980 Boston Marathon by coming out of the crowd about one mile before the finish line. (AP Photo/File0
Sur cette photo d’archive datée du 22 avril 1980, Rosie Ruiz, originaire de New York, salue la foule après avoir reçu la couronne de laurier des mains de l’épouse du maire de Boston, Katherine White (deuxième à partir de la droite), et s’apprête à recevoir la médaille des mains du gouverneur Edward J. King (à gauche), après avoir été proclamée vainqueur de l’épreuve féminine du marathon de Boston. Ruiz a simulé sa victoire au marathon de Boston de 1980 en surgissant de la foule à environ un mile de la ligne d’arrivée. ©APUne flopée de mensonges

Mais le marathon de Boston est très médiatisé. Et très vite, des soupçons pèsent sur Rosie. Tout d’abord, elle n’apparaît pas très fatiguée, n’a pas l’allure d’une marathonienne de haut niveau et porte même un t-shirt en coton, pas vraiment adapté à la pratique de la course à pied.

De plus, l’athlète féminine qui arrivera deuxième déclare ne l’avoir jamais vue devant elle. Les organisateurs décident de vérifier sur les images capturées tout au long de l’événement et là non plus, aucune trace de Rosie.

Tout aussi interpellant : les réactions d’après-course de la championne ne collent pas. Les journalistes sont très surpris du gain de temps en quelques mois entre le marathon de New York et celui de Boston. Lorsqu’ils l’interrogent sur sa préparation et les ingrédients de son succès, Rosie répond : « Je ne sais pas ». Elle ignore également ce que sont les « fractionnés », ce programme d’entraînement spécifique qui alterne vitesse maximale et récupération et qui permet d’évoluer rapidement en vue de meilleurs chronos.

Rosie Ruiz en conférence de presseRosie Ruiz en conférence de presseRosie Ruiz en conférence de presse ©Printscreen YouTube

Elle ment également au sujet de son entraîneur. Celui qu’elle présente comme Steve Marek existe réellement. Il est président d’un club de course new-yorkais dont elle serait membre. Sauf que voilà, lui affirme ne l’avoir jamais croisée, ou peut-être « dans un ascenseur, une fois ».

Peu importe, Rosie ne reconnaîtra jamais publiquement sa triche et refusera de rendre sa médaille, même quand la victoire sera finalement attribuée à la Canadienne Jacqueline Gareau, qui était arrivée après elle. Car la supercherie marchera deux semaines. Deux étudiants d’Harvard vont d’abord déclarer l’avoir vu rejoindre la course à proximité de l’arrivée. Face à l’équivoque, les organisateurs vont également soumettre Rosie à un test à l’effort pour déterminer ses capacités physiques. Le constat est sans appel : sa fréquence cardiaque au repos est de 76 battements par minute, soit celle d’une sédentaire. On est donc loin des standards d’une championne.

Peu importe, la jeune femme, elle, s’enferme dans son mensonge et déclare encore : « Quant à la preuve de ce que j’ai fait, elle viendra dans les rues de New York lorsque je montrerai à tous les gens que je suis une coureuse de classe mondiale ». Sauf que voilà, la soi-disant championne ne courra plus aucune course ensuite. Pour l’édition suivante du marathon de Boston, elle prétendra souffrir de la hanche.

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Bien des années plus tard, en 1996, le prétendu coach de Rosie Ruiz, Steve Marek, sortira du silence et admettra que la tricheuse lui avait tout avoué. Il affirme ainsi que l’intention de Rosie n’était pas de gagner la course. Ayant été sélectionnée sur le gong pour le marathon de Boston (avec le stratagème que l’on sait), elle avait obtenu de son employeur qu’il couvre tous les frais liés à l’épreuve. Mais elle ne voulait pas le décevoir et avait pour objectif de faire un temps plus ou moins similaire à celui qu’elle avait obtenu à New York.

Comment s’y prendre ? En logeant tout simplement à deux pas de l’arrivée. Sauf que voilà, Rosie a mal calculé son coup et s’est mise trop tôt en route, avec le peloton de tête. « Elle s’est jetée dans la course trop tôt. Elle n’essayait pas de gagner. Elle essayait de faire le même temps qu’à New York… Et lorsqu’elle a compris qu’elle avait gagné, elle a décidé de bluffer pour s’en sortir », confie ainsi Steve Marek.

Rosie RuizRosie RuizRosie Ruiz ©Printscreen YouTubeDe la prison avant la maladie

À l’image de sa vie sportive, la vie privée de Rosie Ruiz est également tourmentée. Son employeur l’accuse – en tant que comptable – de lui avoir dérobé 60.000 dollars et elle sera condamnée à cinq ans de prison avec sursis pour cela. En 1983, elle est accusée d’avoir essayé de vendre de la cocaïne à des agents infiltrés dans un hôtel de Miami. Résultat : trois semaines de prison et une condamnation à trois ans de probation.

La fin de vie de Rosie Ruiz ressemble à un karma. Si elle avait menti sur un cancer du cerveau plus jeune, la maladie la rattrape. Pendant dix ans, elle bataille contre un cancer. Elle meurt finalement en 2019, à l’âge de 66 ans.

Un héritage

Si son histoire est peu glorieuse, Rosie laisse toutefois un fameux héritage. Chaque année lors du marathon de Boston, une pancarte placée à l’endroit où elle s’est introduite dans la course indique : « Rosie Ruiz a commencé ici. » Dans le jargon des coureurs américains, l’expression « faire une Rosie » s’est imposée et reste d’actualité. On la ressort quand un coureur a coupé au plus court durant une course.

Enfin, et ce n’est pas rien, la tricherie mise en place par Rosie Ruiz a fait évoluer les règles au niveau des courses. Des agents ont ainsi été réquisitionnés pour surveiller les dossards des athlètes à certains points de contrôle. Aujourd’hui, cela a encore évolué d’un cran avec l’arrivée des puces GPS qui permettent de suivre les coureurs sur leur parcours. Merci donc à Rosie, en quelque sorte…

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