Au moment où ces quelques lignes seront publiées, Foreign Tongues aura déjà trois semaines. Est-ce que ça aura suffi pour en faire le tour ? P’t’être ben qu’oui, p’t’être ben qu’non… Cela n’a pas empêché les avis au sujet du 25e album des Rolling Stones d’être aussi rapides que tranchés, les plus enthousiastes se confrontant aux plus acerbes avec la délicatesse d’un Leandro Paredes.
S’il n’est pas utile d’organiser un Grenelle du rock pour disséquer la galette, un peu de recul s’impose. Hackney Diamonds, paru à l’automne 2023, avait fait l’objet d’une écoute plus minutieuse. Sans doute parce qu’il arrivait 18 ans après A Bigger Bang et qu’en soi, ça suffisait à créer l’événement. Le fait que Foreign Tongues soit annoncé comme un disque issu de la même tambouille atténue l’effet, comme s’il arrivait trop tôt. Or, on parle, malgré tout, d’un album des Stones, pas du troisième scud en l’espace de six mois du folkeux mélancolique dont on distinguerait les pochettes uniquement grâce à la taille des carreaux de la chemise.
On prend presque les mêmes…
Est-ce que ceux qui se sont emballés sont encore enthousiastes aujourd’hui ? Est-ce que les déçus ont revu leur jugement ou continuent-ils, ironie à l’appui, à penser que le visuel controversé signé Nathaniel Mary Quinn est ce qu’il y a de meilleur dans ce que viennent de proposer Mick Jagger, Keith Richards et Ron Wood ? La réponse appartient à chacun mais avoir pris le temps de jauger cette nouvelle (et ultime ?) œuvre nous aura permis de forger un modeste ressenti.
Rolling Stones, « Foreign Tongues ». Doc CM
Foreign Tongues n’est pas un grand disque des Stones mais Hackney Diamonds ne l’était pas non plus, finalement. Malgré tout, cela n’a rien enlevé au plaisir que ce dernier a pu procurer.
La feuille de route est la même : Andrew Watt aux manettes, pléiade d’invités (Paul McCartney, Robert Smith, Steve Winwood, Chad Smith), présence d’un morceau avec le regretté Charlie Watts (le très bon Hit Me in the Head) et des reprises d’excellente facture (Beautiful Delilah de Chuck Berry et – bonne surprise – You Know I’m No Good d’Amy Winehouse).
Remplissage et bonnes idées
Amputé de quelques temps faibles (Jealous Lover, Covered In You où la voix de Jagger est mixée assez étrangement, Divine Intervention ou la ballade Ringing Hollow) qui n’apportent rien à l’histoire et la refont encore moins, l’album aurait paru plus cohérent, plus direct. En tout cas, il restait assez de matière : même s’il reprend les influences disco rock de Mess It Up, Never Wanna Lose You fonctionne très bien. Plus « stonien » dans l’âme, le bluesy Rough & Twist est une efficace ouverture, bien secondée par le single In the Stars. On lui préférera toujours un Rocks Off ou un If You Can’t Rock Me mais faire la fine bouche finit toujours, à la longue, par donner des crampes.
Mr Charm fait le job et Keith Richards s’octroie le touchant Some of Us. Chacune des syllabes qu’il prononce a beau donner l’impression de contenir leurs milligrammes de goudron, une certaine fragilité se dégage de son chant. Comme McCartney, « The Human Riff » accepte de vieillir vocalement, chose dont Jagger semble préservé. « Time is on my side », à moins qu’Andrew Watt n’y soit pour quelque chose…
Mentionnons enfin Back In Your Life et son imparable progression d’accords déjà exploitée auparavant par les Lennon, Green Day ou Arctic Monkeys et sur laquelle Ronnie Wood pose un joli solo.
Sans pression, au talent
L’argument de l’âge peut exister mais il ne doit pas régir le débat. C’est, évidemment, exceptionnel de pouvoir écouter un nouvel album des Stones en 2026 mais Paul McCartney, Deep Purple, récemment, ou même Francis Rossi (Status Quo), en début d’année, se sont montrés irréprochables et ont rendu une copie brillante.
Contrairement à eux, les Londoniens ont peut-être eu trop tendance à activer le pilotage automatique par moments. L’ensemble est appliqué mais l’authenticité en pâtit. Foreign Tongue est loin d’être désagréable et, dans l’ensemble, les avis favorables à son sujet sont plutôt justifiés. Mais Jagger, Richards et Wood font un peu penser à cet élève qui arrive à l’examen en sachant qu’il a déjà tous ses points en poche. Sans pression, au talent…
Un « gamin » pour qui l’écrit est une formalité, mais qui devrait, peut-être en 2027, retrouver ses sensations à l’oral, sur scène.