Wanted : Pavel Durov. En Russie, le fondateur et patron de Telegram est désormais recherché pour « complicité de terrorisme ». Les autorités russes accusent la plateforme d’être instrumentalisée par Kiev. Selon Moscou, les services secrets ukrainiens s’en serviraient pour orchestrer des actions de sabotage sur le territoire russe.

« Le reproche est très précis. D’après le FSB [les services de sécurité russes], Telegram n’aurait pas supprimé des chaînes, groupes et bots qui auraient servi aux services ukrainiens à recruter des jeunes russes entre 12 et 22 ans pour des sabotages, incendies et attaques menés sur le sol russe. C’est à prendre avec un kilo de sel de Guérande, mais dans ce scénario, le FSB est dans son rôle de protection de la patrie », souligne Rayna Stamboliyska, fondatrice de RS Strategy et spécialiste de la cybersécurité. Pavel Durov a d’ailleurs été mis en examen en 2024 par la France, qui l’accuse de ne pas agir contre la diffusion de contenus criminels sur Telegram.

Sur le « cheval blanc » de la liberté d’expression

Mais la chasse à l’homme engagée par le FSB interroge, si on se penche sur le parcours de Pavel Durov. Selon lui, ce mandat a été émis pour le punir d’avoir refusé de se plier aux exigences du Kremlin en matière de « surveillance de masse » et de « censure ». Un argument qu’il a déjà présenté. En 2006, il crée VKontakte (VK), le « Facebook russe », dont il est évincé en 2014 après avoir refusé de livrer les données d’opposants ukrainiens. Exilé, il se consacre ensuite à sa nouvelle création, Telegram. Le réseau social, créé un an plus tôt, est désormais l’un des plus populaires en Russie.

L’homme de 41 ans est né en Russie, mais possède désormais des passeports français et émirati. Depuis l’étranger, il cultive cette image d’ayatollah de la vie privée et du chiffrement. « Quand Durov se présente sur son cheval blanc de la liberté d’expression, il s’agit d’une posture communicationnelle opportuniste. Sa liberté d’expression est à géométrie variable : il faut rappeler qu’il ne fait rien contre les suprémacistes blancs, Daesh, la propagande russe ou encore la promotion de « remigration », une thématique raciste, sur sa plateforme », rappelle Rayna Stamboliyska.

Un « exilé » qui revient secrètement

Cette posture a aussi été fragilisée par une enquête du média d’investigation indépendant russe Important Stories. En août 2024, il révélait que le patron de Telegram s’était rendu en Russie plus de 50 fois entre 2015 et 2021. Pourtant, lorsqu’il quitte le pays en 2014, Pavel Durov avait déclaré qu’il n’y avait « pas de retour possible » pour lui qui avait « refusé de coopérer avec les autorités ». L’homme est allé jusqu’à expliquer qu’il évitait de se rendre dans de grandes puissances géopolitiques pour sa propre sécurité. « Ces zones d’ombre écornent sa réputation de dissident qui se bat pour la liberté d’expression et de martyr qui aurait peur pour sa vie », souligne Rayna Stamboliyska, autrice de La face cachée d’Internet (Broché).

Plus troublant encore : en septembre 2021, Telegram bloque le bot intelligent de l’opposant russe Alexeï Navalny [mort en détention depuis], en pleine élection de la Douma. A la même période, Pavel Durov se trouvait justement… en Russie. Malgré ce faisceau d’indices, il n’existe bien entendu pas de preuve intangible que le dirigeant de Telegram ait conclu un accord avec les autorités russes. Un flou avec lequel Pavel Durov continue à jouer.

L’ivresse du contrôle d’Internet

Même si la personnalité de Pavel Durov jette le trouble sur ses véritables motivations, « cela fait longtemps que le Kremlin tente de contrôler Internet de plus en plus strictement, sans succès jusque-là », rappelle Jean Radvanyi, géographe et géopolitologue.

En 2018, en cherchant à bloquer Telegram, le pouvoir russe a accidentellement bloqué l’accès à une kyrielle de services, notamment bancaires. Le désir de contrôler ce réseau social où la censure peut, ponctuellement, être contournée reste toutefois intact. « Ça s’inscrit aussi dans une démarche de démantèlement des moyens de s’informer. Par exemple, empêcher les gens de documenter les frappes ukrainiennes en profondeur. C’est bien connu : ce qui ne se voit pas ne compte pas ! », glisse Rayna Stamboliyska.

En attendant Max, la super-app

Le Kremlin travaille d’ailleurs au développement de l’application Max, une « alternative entièrement sous son contrôle », selon Jean Radvanyi. Système de paiement, démarches administratives, IA intégrée, messagerie… Tout serait dans une seule « super-app » préinstallée sur tous les appareils russes. De quoi reprendre la main sur ces bulles numériques où les Russes disposent encore d’une relative liberté – sans faire de victimes collatérales, cette fois-ci.

Guerre en Ukraine

Ce mouvement de reprise en main n’est sans doute pas non plus étranger au calendrier politique russe, alors que se profilent des législatives en septembre. Reste que le Kremlin se heurte à un obstacle de taille : Telegram est aujourd’hui l’une des messageries les plus utilisées en Russie, aussi bien par les citoyens ordinaires que par le pouvoir lui-même, ses ministères et ses forces de l’ordre. « C’est l’épine dorsale de la communication de l’armée russe mais, pour l’instant, le FSB ne parle pas de fermer Telegram », note Rayna Stamboliyska. « Telegram est extrêmement connu et populaire donc c’est plus compliqué de s’attaquer à lui. Ça prendra du temps », conclut Jean Radvanyi.