Ce jour-là, tout s’est effondré. Éric n’a même jamais pu reprendre le travail.
Originaire du Soudan, Hafiz devait comparaître devant la 55ème chambre pour « rébellion » et « coups et blessures volontaires sur un policier dans l’exercice de ses fonctions ».
Pour Éric et son épouse présente dans la salle d’audience, c’est aussi une épreuve. Partie civile, ils ont fait choix d’un avocat spécialisé, Bernard Tieleman.
La nuit du 18 au 19 août 2021, Eric monte comme officier de garde au commissariat de la rue de Brabant à Schaerbeek. Les collègues ont ramené Hafiz, qu’ils connaissent déjà bien. C’est la sixième fois depuis le début de l’année, à chacune pour possession et suspicion de revente de stupéfiants.
Au commissariat, l’homme se débat. Deux inspecteurs, Quentin et Benjamin, ont fort à faire pour le dompter. C’est à Eric de procéder à la fouille d’usage. Dans les poches de Hafiz, une paire de ciseaux.
Comme l’intéressé se démène encore et encore, Eric finit par faire une clé de bras. Tout s’est joué là. Hafiz retourne le bras droit du policier qui, tordu, fait crac. Le policier raconte : « La douleur est fulgurante, j’avais immédiatement le bras droit qui pendait comme une loque ».
Tandis qu’Eric s’affaisse, Hafiz est conduit en cellule. Comme il se met à tambouriner à la porte, on le ressort de là.
« L’appelant n’a jamais été identifié » : 26 ans après, l’ombre d’un meurtrier en liberté sur l’E411
Direction : les douches où l’on ouvre le robinet d’eau froide. Hafiz s’en plaindra chez le juge, par la suite. Il réclamait juste une couverture, allègue-t-il. Le juge l’écoute, l’inculpe et le libère. Sous condition, notamment, de ne plus fréquenter le quartier Nord et la rue d’Aerschot. Mais soit, Hafiz pouvait ainsi rentrer chez lui.

L’inspecteur a finalement obtenu 50 000 euros de dommages- intérêts. ©D.R.Ski, VTT et le reste
À la même heure, Eric est aux Urgences où il se tord de douleur. Les radios montrent une entorse acromio-claviculaire avec déchirure partielle du biceps et des tendons sus-épineux et sous-scapulaire. Il faudra l’opérer, plusieurs fois, notamment réduire le muscle du biceps. Le bras ne réagit plus. Tous les traitements, séances de kiné et autres, sont restés sans effet.
Éric pratiquait le ski, la plongée, le VTT, le tennis, il faisait de la moto et détenait sa licence d’aviation privée. Il devait faire une croix sur tout, y compris les douze années de belle carrière qui l’attendaient.
Après sa remise en liberté provisoire, Hafiz A. disparaît sous les radars. Quand il refait surface, le 5 octobre 2025, c’est pour une tentative de meurtre dans le quartier Nord, celui où il était censé ne plus mettre les pieds. Sa victime, poignardée « dans la région du cœur », arrive aux urgences « entre la vie et la mort ».
Si Hafiz avait été relâché 4 ans plus tôt, il est cette fois placé sous mandat d’arrêt et incarcéré à Jamioulx. À ce moment, le procès pour le bras du policier tordu en 2021 n’avait toujours pas eu lieu. Pourquoi une telle attente ? Plus de quatre ans !
Après l’audience, Eric aura le sentiment, nous dit-il, d’avoir enfin « été écouté et compris par Monsieur le Président ». Dans le jugement, le tribunal correctionnel relève que « la faculté d’amendement de Hafiz A. apparaît nulle. »
Pour le tribunal, Hafiz « ne rapporte pas la preuve qu’il aurait entrepris des démarches depuis août 2021 pour régulariser sa situation administrative et s’intégrer socio-professionnellement. »
Pour le juge encore, « la gravité des faits révèle le mépris pour la sécurité publique ainsi que pour l’intégrité physique et psychique d’autrui, en particulier, pour les forces de l’ordre qui, en l’occurrence, ont accompli correctement leur tâche. »
Hafiz A. a finalement écopé de dix-huit mois ferme, et la peine est maintenant définitive. Pour sa part, l’inspecteur Éric a obtenu 50 000 euros provisionnels de dommages-intérêts.
Dans 15 jours, il y aura exactement cinq ans que les faits se sont produits. Éric, toujours en incapacité, n’a pas repris le travail. Son épouse déplore « le peu de soutien » durant toutes ces années.
Ce métier, dit-elle, « était tout pour mon mari », que le licenciement, pour inaptitude physique, menace, malheureusement, désormais.