Un rapport de la Cour des comptes américaine sur la production du F-35 a été interdit de publication aux Etats-Unis, confirme à la RTS une source au sein de l’institution. Le Pentagone est à l’origine de cette décision. Un expert interrogé par le 19h30 estime qu’il s’agit d’une manœuvre pour passer sous silence les problèmes de modernisation de l’avion commandé par la Suisse.
C’est la première fois qu’un rapport de la Cour des comptes américaine sur le F-35 est interdit de publication aux Etats-Unis, assure à la RTS l’expert aéronautique Bill Sweetman. Le document a été rédigé par le Government Accountability Office (GAO), l’équivalent américain du Contrôle fédéral des finances, et référence les principaux défis de production et de modernisation de l’avion furtif pour l’exercice fiscal 2025.
« Il a été jugé qu’il ne pouvait pas être rendu public », confirme une source du GAO au Pôle enquête de la RTS. Selon une autre source du GAO, le Pentagone a catalogué le document au registre des « informations non classifiées soumises à contrôle ». Le Département américain de la Défense a justifié cette démarche à la RTS via le service de communication de son programme dédié, le F-35 Lightning II Joint Program Office:
Je pense que si ce rapport était publié, on constaterait en réalité que tous les calendriers ont été repoussés. (…) Ce qui montre clairement que le programme connaît de très graves difficultés
Bill Sweetman, ex-cadre chez Northrop Grumman
« Lors de l’examen de sécurité mené dans le cadre de l’évaluation annuelle du programme F-35, les responsables du ministère ont estimé que la compilation des indicateurs de performance technique, des données de préparation opérationnelle et des informations exclusives aux sous-traitants répondait aux critères définissant les ‘informations non classifiées contrôlées (CUI)’. L’agrégation de ces données présente des risques pour la sécurité opérationnelle. »
Interrogé dans le 19h30, l’expert aéronautique Bill Sweetman, ex-cadre chez Northrop Grumman, une société américaine de défense partenaire du programme F-35, estime qu’il s’agit d’une manœuvre pour passer sous silence les problèmes de modernisation du F-35: « Je pense que si ce rapport était publié, on constaterait en réalité que tous les calendriers ont été repoussés. Les dates d’achèvement de nombreux projets de production du F-35 ont été modifiées et repoussées. Ce qui montre clairement que le programme connaît de très graves difficultés ».
Le F-35 est confronté à des difficultés de modernisation qui concernent principalement le matériel informatique embarqué. De plus, ses systèmes de propulsion et de refroidissement posent également de nombreux défis logistiques, l’avion furtif américain ayant tendance à surchauffer.
>> Regarder le sujet du 19h30 :
Le Pentagone interdit la publication d’un rapport sur le F-35 / 19h30 / 2 min. / hier à 19:30 Capacité d’opérer abaissé
La conjugaison de ces différents facteurs et la pénurie chronique de pièces détachées empêchent l’avion d’effectuer ses missions la plupart du temps. En 2021, lorsque le Conseil fédéral décidait de choisir le F-35A comme nouvel avion de combat de la Suisse, les Etats-Unis promettait de livrer un avion en capacité d’opérer 67% du temps. Ce seuil a été abaissé à 44% désormais, selon la Cour des comptes américaine.
On n’a pas d’inquiétudes parce qu’on dimensionne les pièces de rechange pour les opérations courantes en conséquence, pour avoir les opérations qu’on demande
Crédric Aufranc, le chef opérationnel des F-35 aux forces aériennes suisses
« Pendant des années, l’idée, et le fondement même du programme, était qu’avec le temps, les performances s’amélioreraient, que les problèmes seraient résolus, que les pannes seraient moins fréquentes ou que les réparations seraient plus rapides. Or, cela ne semble pas être le cas. Le dernier rapport du GAO démontre qu’il faudra acheter davantage de pièces détachées, accepter une disponibilité moindre et, de manière générale, investir davantage dans le soutien de l’avion », analyse l’expert aéronautique Bill Sweetman.
Interrogé dans le 19h30, Crédric Aufranc, le chef opérationnel des F-35 aux forces aériennes suisses, ne partage pas cette inquiétude: « On n’a pas d’inquiétudes parce qu’on dimensionne les pièces de rechange pour les opérations courantes en conséquence, pour avoir les opérations qu’on demande. Et en plus, on a commandé un paquet de pièces de rechange supplémentaire exprès pour pouvoir opérer l’avion même si on n’avait plus de support de la part du constructeur. »
Un F-35 destiné à la Suisse a commencé à être assemblé aux Etats-Unis ce printemps. Selon le programme annoncé, les premiers modèles sont attendus dans notre pays en 2028.
Claude-Olivier Volluz, Pôle enquête