Il y a autant de garçons que de filles touchées par le trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Pourtant, quand on pense à ce trait neurodéveloppemental, la première image qui vient à l’esprit est celle d’un petit garçon agité qui parle beaucoup et peine à rester assis plus de quelques minutes. Et si on ne pense pas à une petite fille ou à une femme quand on parle TDAH, ce n’est pas un hasard !

« Si le TDAH chez les femmes est peu connu, explique Nader Perroud, psychiatre et professeur à l’université de Genève, spécialiste du TDAH chez l’adulte, c’est parce qu’on s’est beaucoup intéressé originellement dans la littérature scientifique aux petits garçons, notamment aux garçons qui bougent et parlent beaucoup. 

Une expression différente du trouble expliquant le sous-diagnostic

Selon ce spécialiste, les femmes ont, par rapport aux hommes, une expression plus « intériorisée » du trouble, marquée davantage par des difficultés d’attention et une tendance à la rêverie que par l’hyperactivité et l’impulsivité.

Leurs symptômes (anxiété, agitation intérieure, fatigue, troubles du sommeil ou du comportement alimentaire, difficultés émotionnelles…) auraient ainsi plus de chance d’être confondus avec d’autres troubles comme la dépression ou l’anxiété entraînant davantage d’errance médicale, d’erreur de traitement et de retards de diagnostic. Ainsi, de nombreuses femmes prennent des anxiolytiques et des antidépresseurs sans que jamais leurs difficultés d’attention, d’organisation et de régulation ne soient explorées.

Le saviez-vous ?

Selon la Haute Autorité de Santé (HAS), le TDAH n’est pas considéré comme une maladie, mais comme un trouble du neurodéveloppement ; il convient aujourd’hui de parler de « traits » plutôt que de « symptômes ». Il se caractérise par :

un déficit de l’attention : incapacité à maintenir son attention, à terminer une tâche, oublis fréquents, distractibilité, refus ou évitement de tâches exigeant une attention soutenue ;une hyperactivité motrice : agitation permanente, incapacité à rester en place alors quand la situation l’exige ;une impulsivité : difficulté à attendre, besoin d’agir, tendance à perturber ou interrompre les activités des autres.

L’intensité de ces trois traits varie beaucoup d’une personne à l’autre.

D’autres études ont montré que les traits d’hyperactivité et d’impulsivité ne seraient pas absents, mais se traduiraient différemment chez les femmes, sous la forme de bavardage et d’agitation verbale plutôt que d’une hyperactivité physique plus spécifique des hommes.

Procrastination et difficultés d’organisation

On retrouve aussi chez elles davantage de problèmes de désorganisation (difficultés à suivre les tâches et les instructions, à gérer leur responsabilité) et de procrastination (difficultés à respecter les délais, à gérer leur emploi du temps) qui peuvent interférer avec les apprentissages et la vie professionnelle. Elles auraient également plus d’idées suicidaires, une moins bonne estime d’elles-mêmes, plus de culpabilité, mais moins de recours aux drogues que les garçons.

Les filles souffrant d’un TDAH ont enfin davantage de risques de comportements sexuels à risque, notamment d’avoir un premier rapport sexuel à un jeune âge, une grossesse précoce ou une infection sexuellement transmissible.

Le TDAH, souvent sous-diagnostiqué chez les jeunes adultes, peut influencer certains comportements à risque. © spyrakot, Adobe Stock
TDAH chez les étudiants : ce que révèle une grande étude sur les comportements sexuels à risque

Trouble du neuro-développement encore sous-diagnostiqué, le TDAH est généralement associé à des difficultés scolaires ou comportementales, mais ses conséquences dépassent largement ce cadre. Des recherches récentes de l’Inserm montrent qu’il est associé à une augmentation des comportements sexuels à risque chez les étudiants. L’étude met ainsi en lumière un angle mort de la prévention en milieu universitaire, où le repérage du TDAH et l’accompagnement ciblé des étudiants restent largement insuffisants…. Lire la suite

Selon Dora Wynchank, psychiatre spécialisée dans le TDAH à La Hague (Pays-Bas), les filles seraient quatre fois moins diagnostiquées que les garçons et, chez les adultes, les femmes recevraient leur diagnostic en moyenne quatre ans plus tard que les hommes.

Compensation et « masking » chez les filles

Actuellement, on ne sait pas précisément pourquoi il existe de telles différences d’expression du TDAH entre les filles et les garçons. Mais plusieurs hypothèses sont avancées par les chercheurs.

Les filles auraient une maturation cérébrale plus rapide que les garçons, probablement liée à l’imprégnation hormonale du cerveau, qui leur donnerait une meilleure capacité à « compenser » l’hyperactivité et l’impulsivité. Cette capacité de compensation serait renforcée par une certaine forme de conditionnement social marqué par des attentes, bien plus élevées chez les filles que chez les garçons, en  autonomie et autocritique : être « bonnes », rester assises sagement, être aimables, ne pas dire ce qu’on pense, gérer les émotions d’autrui… On parle de camouflage ou de « masking », une stratégie que l’on retrouve aussi chez les femmes et les filles ayant un trouble du spectre de l’autisme (TSA).

Pour continuer à fonctionner, les filles mettraient ainsi en place des stratégies visant à masquer leurs difficultés, mais au prix d’une importante dépense d’énergie favorisant le stress ainsi que le risque d’épuisement psychique et physique, et donc de dépression.

Une histoire d’hormones…

De plus en plus d’études suggèrent également que les fluctuations hormonales pourraient jouer un rôle prépondérant, tant sur les traits d’hyperactivité et impulsivité des filles et des femmes que sur leur niveau d’attention. « Les œstrogènes sont associés à une augmentation de la dopamine, alors que chez les garçons, c’est la testostérone qui domine ; or, cette hormone abolit l’ensemble des autres hormones et rend compte d’un déficit plutôt généralisé en termes de dopamine », explique Nader Perroud.

Selon lui, « les œstrogènes favorisent probablement la libération de la sérotonine et de la dopamine. Quand il y a une augmentation du taux d’œstrogènes, juste après les règles, le TDAH, plus ou moins stabilisé, semble être moins marqué. Au contraire, dans la période prémenstruelle, appelée phase lutéale, il y a un découplage : la progestérone commence à augmenter [alors qu’on sait qu’elle a un effet délétère sur la libération de dopamine et de sérotonine] et les œstrogènes à diminuer. »


La chute des œstrogènes, qui peut se produire à certains moments du cycle, en post-partum ou lors de la ménopause, est associée à une exacerbation de l’expression d’un TDAH. © ztony1971, Adobe Stock

Syndrome prémenstruel, grossesse et ménopause : des périodes critiques

Ces variations hormonales sont en cause dans le fameux « syndrome prémenstruel » dont souffrent de nombreuses femmes (hyperréactivité émotionnelle, problèmes de concentration, d’attention, de planification, irritabilité, impulsivité…). Mais elles pourraient aussi accentuer les traits du TDAH… et même rendre les traitements à base de méthylphénidate moins efficaces à ce moment du cycle, explique Nader Perroud.

Une étrange activité du sommeil pourrait expliquer une partie des symptômes. © XD
TDAH : cette découverte pourrait enfin expliquer certains trous d’attention du quotidien

Le TDAH chez l’adulte, un trouble encore mystérieux, pourrait enfin trouver une explication biologique. Une étude internationale révèle que des ondes cérébrales lentes, typiques du sommeil, s’infiltrent anormalement pendant l’éveil, perturbant l’attention. Avec la découverte de ce biomarqueur potentiel, ces résultats pourraient révolutionner les approches thérapeutiques en ciblant la régulation de la vigilance…. Lire la suite

Et si de nombreuses femmes prennent conscience pour la première fois qu’elles ont un TDAH autour de leur grossesse ou en périménopause, c’est aussi à cause des œstrogènes !

Un TDAH « compensé » peut décompenser après l’accouchement au moment où une chute drastique des hormones se produit. Idem lors de la ménopause quand les taux d’œstrogènes et de progestérone s’effondrent.

À retenirLes traits de comportement associés au TDAH peuvent varier considérablement d’une personne à une autre, chez les femmes comme chez les hommes.Cependant, chez les femmes, les adolescentes et les filles, ce trouble du neurodéveloppement présente des caractéristiques différentes, avec moins d’impulsivité et d’hyperactivité visible, et davantage de troubles de l’attention.Ces différences sont à l’origine d’un sous-diagnostic touchant les filles et les femmes.Elles sont expliquées par des biais socioculturels (on demande davantage aux filles de se maîtriser) et par les hormones qui influencent la libération de dopamine, un neurotransmetteur clé dans le TDAH.