Des nouvelles de David Robert Mitchell, bien en peine d’enclencher son grand retour, dans un film qui commente néanmoins entre les lignes sa propre peur de disparaître.
Que Kane Parsons, Curry Barker et les nouvelles coqueluches vingtenaires du cinéma d’horreur ne s’endorment pas sur leurs lauriers. Leur succès est une malédiction, désormais bien documentée. Le statut de prodige du thriller indépendant américain produit souvent le même résultat passé les deux ou trois premiers films : des projets incompris, biscornus, portés par des cinéastes sans garde-fou et des studios aveuglés par les promesses des débuts. David Robert Mitchell, comme avant lui Richard Kelly, Jeff Nichols et tant d’autres, est passé de l’autre côté du miroir en 2018 avec Under the Silver Lake, rêverie bizarre oscillant entre le beau et le grotesque.
Le vide qui a suivi ce “grand film malade”, comme dit l’expression consacrée, est d’abord la banale conséquence de son échec commercial, mais plus largement le syndrome d’un cinéaste qui n’a pas su s’établir solidement, sinon dans les limbes. Il sort aujourd’hui ce modeste projet d’épouvante, qui serait presque un film attachant si Mitchell en dégainait un semblable tous les deux ans, mais qui après pratiquement une décennie d’attente, n’est pas un rendu très sérieux. La Fin d’Oak Street imagine un quartier suburbain typique des années 1980 subitement projeté par-delà le temps et l’espace au milieu du Jurassique. Totalement dépassée par ce bug interdimensionnel impensable, la famille dysfonctionnelle (deux époux mûrs pour le divorce, et leurs deux enfants témoins découragés) au centre du récit n’a d’autre choix que de tâcher de survivre à l’invasion soudaine de prédateurs et d’espérer qu’un second glitch les ramène.
Une angoisse de la disparition
Il y a plusieurs rapports au passé ici à l’œuvre – voire en lutte ? D’abord la nostalgie des années 1980, disque franchement rayé qui occupe tout le prologue, probablement à mettre en partie au crédit du producteur J.J. Abrams – c’est le pire aspect du film, qui semble se forcer à adopter les codes d’un fétichisme totalement démonétisé par sa surexploitation. Ensuite celle, plus discrète, du cinéma d’épouvante des années 1950 : il y a dans le caractère très artificiel, presque théorique de la situation imaginée une dimension de cauchemar de poche à la Jack Arnold, de fantaisie horrifique artisanale que le récit manipule comme une maison de poupées. Et enfin, peut-être, un troisième regard dans le rétroviseur, véhiculant une angoisse de la disparition qui serait celle de Mitchell lui-même.
Le cinéaste avait déjà adapté un cauchemar récurrent avec It Follows ; il a sans doute recommencé avec cette parabole sur l’impuissance, masculine notamment (Ewan McGregor, père aimant mais nul en tout, désespérément défaillant face à l’adversité : le personnage le plus intéressant du film), et sur une angoisse qu’on imagine volontiers partagée par ces réalisateurs quinquagénaires éternellement obsédés par leur enfance et en perte croissante de succès – celle de se retrouver coincés dans la préhistoire, dans l’indifférence générale, et sans rien pouvoir y faire. Une sorte de destin funeste, cruel et absurde qui à défaut de rendre le film passionnant, lui donne tout de même un certain intérêt personnel. On espère mieux de la suite à It Follows que Mitchell doit désormais tourner – même si là aussi, il n’a pas vraiment l’air de s’extirper du piège du passé.
La Fin d’Oak Street de David Robert Mitchell avec Anne Hathaway, Ewan McGregor, Maisy Stella… Sortie en salle le 12 août.