Écouter l’article
3 min 14 s
Écoute en cours
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d’augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938
Collection Spuerkeess. 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York
Figure incontournable de la photographie moderne, l’Américain avait la main verte. Les Rencontres d’Arles resserrent les liens qui l’unissaient à la nature.
Tandis que la nuit tombe sur Manhattan, des branches nues caressent un gratte-ciel filiforme semblant fendre la brume. Chef-d’œuvre d’étrangeté, The Flatiron, Evening (1905) marie les deux amours de son auteur, Edward Steichen (1879-1973), alors chantre du pictorialisme : la nature et la modernité. Le premier prend le pas sur le second quand, en 1938, l’œil de Condé Nast veillant sur Vogue et Vanity Fair quitte New York pour le Connecticut, et cultive à Umpawaug Farm ses dons de botaniste. C’est là, dans cette réplique transatlantique de Giverny, qu’essoré par la mode et les mondanités – puis par son poste de directeur du département de la photographie au MoMA, où il monte en 1955 l’exposition monstre The Family of Man – l’avant-gardiste se ressource et persiste à innover. Car dans ce domaine aussi, le photographe le mieux payé des États-Unis nourrit une ambition : en attestent les delphiniums bleus qu’il baptise «Connecticut Yankees» en hommage à l’écrivain Mark Twain, et commercialise en 1965 après des années de recherches et d’hybridation.
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d’augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938
Collection Spuerkeess. 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York
«Steichen a consacré une part considérable de sa fortune à son jardin, qui fut aussi un espace de réparation : il y a traversé et soigné deux dépressions», révèle Florence Reckinger Taddeï, présidente de l’association luxembourgeoise Lët’z Arles, à l’initiative de l’exposition présentée cet été aux Rencontres d’Arles, assortie d’un beau livre paru chez Atelier EXB. Rivalisant d’effets de lumière, de matière, 80 tirages et documents, pour certains inédits, élisent des motifs floraux ou végétaux : une sauterelle posée sur un épi de blé ; Marlene Dietrich en extase près d’un bouquet d’œillets ; un paysage au clair de lune daté 1905 – l’une des rares toiles sauvées, en 1922, de l’autodafé du peintre manqué.
Marlene Dietrich, Edward Steichen, 1932
Collections de la Photothèque de la Ville de Luxembourg 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York
Sur un portrait pris en 1963 par Bruce Davidson décliné en papier peint, Steichen inspecte, en barbe blanche et costume rose, ses précieux parterres, songeant sans doute à sa doctrine panthéiste : «Le sentiment d’être en harmonie avec la nature – une nature infiniment changeante dans sa conception mais inévitablement ordonnée par les règles auxquelles elle se trouve soumise – a toujours été ma plus grande source d’inspiration et de renouveau personnel». «Sauvez notre nature sauvage», dit plus loin un slogan noir sur blanc sur l’affiche qu’il signe en 1971, à 92 ans, pour une vaste campagne de protection de l’environnement ralliant Alexander Calder, Roy Lichtenstein ou Georgia O’Keeffe. L’image couleur couplée au texte montre un étang ridé par le vent, au bord duquel frémit un amélanchier du Canada. Planté par ses soins, le modeste arbuste caduc l’accapare sur le tard : une centaine de tirages et un film resté inachevé – projeté là pour la première fois – tentent d’en saisir les mues minuscules mais continues. Comme une ultime méditation sur le temps, le vivant.
Edward Steichen, L’Arbre d’amélanchier, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1960
Collection Spuerkeess. 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York
«La nature d’Edward Steichen», jusqu’au 4 octobre, aux Rencontres d’Arles, rencontres-arles.com