Volontairement très différente de l’exposition qui vient de se clôturer à la Philharmonie de Paris, laquelle explorait les liens de Vassily Kandinsky avec la musique, l’accrochage que propose le LaM de Villeneuve-d’Ascq pour sa réouverture se penche sur la culture visuelle qui l’a nourri, au sein d’une belle scénographie éloignée de l’esprit white cube. En faisant dialoguer ses œuvres et les images qu’il collectionnait pour s’en inspirer, les commissaires décortiquent les origines des formes géométriques et des signes étranges qui composent le langage de ce grand pionnier de l’abstraction.

Photographies d’œuvres d’art, de paysages, de phénomènes spirites, d’astronomie ou de botanique… Qu’elles soient collectionnées sous formes de clichés originaux, reproduites dans des ouvrages de sa bibliothèque ou découpées dans des journaux, on découvre d’abord que ce célèbre peintre d’origine russe était un véritable boulimique d’images, comme en témoigne ici son impressionnante collection personnelle, qui lui servait de gigantesque moodboard.

Un artiste « curieux de tout »

« Il s’agit d’un déploiement inédit des archives de la bibliothèque Kandinsky, léguées par son épouse Nina au Centre Pompidou en 1981. Jamais nous n’avions présenté autant de matériaux d’enseignement du Bauhaus et de maquettes du Blaue Reiter », souligne Angela Lampe, chargée des collections modernes du Centre Pompidou et co-commissaire de l’exposition au côté de Jeanne-Bathilde Lacourt, son homologue au LaM. « La richesse de ces archives montre qu’il était très curieux de tout, et n’était en aucun cas coupé du réel », ajoute la professeure d’histoire de l’art et commissaire associée Hélène Trespeuch, autrice de recherches innovantes sur le rapport de Kandinsky à l’image photographique.

Vassily Kandinsky, Gelb-Rot-Blau [Jaune-rouge-bleu]

Vassily Kandinsky, Gelb-Rot-Blau [Jaune-rouge-bleu], 1925

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Huile sur toile • 128 × 201,5 cm • Coll. Centre Pompidou, musée national d’art moderne – centre de création industrielle, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Adam Rzepka / GrandPalaisRmn / Presse

De sa première exposition en Russie en 1896 à ses dernières peintures de 1944, le parcours mêle ces archives à des créations méconnues, ainsi qu’à ses plus grands chefs-d’œuvre tels Avec l’arc noir (1912), Jaune-rouge-bleu (1925) et Bleu de ciel (1940). « Kandinsky était le seul artiste de nos collections modernes auquel nous n’avions pas encore consacré de grande exposition monographique, car nous ne possédons que deux œuvres de lui. Sans le programme ‘Constellation 2025–2030’, destiné à faire rayonner les collections du Centre Pompidou durant sa fermeture pour cinq ans de travaux, nous n’aurions jamais pu avoir autant d’œuvres majeures », se réjouit Jeanne-Bathilde Lacourt.

Photos, dessins d’enfants, objets du monde entier…

Masque Moha-Kola

Masque Moha-Kola, avant 1890

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Bois, métal, cheveux • 117 × 80 × 31 cm • Coll. Museum Funf Kontinente, Munich • © Photo Nicolai Kastner

À ses débuts, des clichés pris par sa compagne artiste Gabriele Münter, lors de voyages à Venise, Tunis ou en Bavière dans les années 1904–1909, servent d’inspiration à Kandinsky pour des œuvres figuratives étonnantes : dessins, xylographies et peintures a tempera sur carton, aux couleurs vives cernées de noir à la manière de vitraux.

Témoignant du caractère hétéroclite de ses inspirations, une salle entière est dédiée à l’Almanach du Blaue Reiter (Cavalier Bleu), né en 1912 à son initiative et celle de Franz Marc. Illustrée de nombreuses reproductions (en noir et blanc et retravaillées) d’œuvres d’art, cette publication était «  révolutionnaire sur le plan visuel car elle accordait une même place aux œuvres occidentales et extra-occidentales, aux artistes confirmés et aux images populaires », rappellent les commissaires. Les reproductions de l’Almanach sont ici mises en regard d’œuvres originales : dessins d’enfants, masques de Ceylan et du Gabon (avant 1890), totems de Bornéo (vers 1900), lion à l’encre de Chine d’Hokusai (années 1840), autoportrait d’Henri Rousseau (1902–1903), figures de théâtre d’ombres égyptiens (XIVe-XVIIIe siècles)…

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Une véritable théorie des images

« Ces images lui permettent d’établir des comparaisons entre le réel et l’art abstrait, d’identifier des lois universelles qui régissent les images, la nature et l’art. »

Hélène Trespeuch

Peu avant d’opérer son passage à l’abstraction, Kandinsky s’intéresse aussi à la théosophie et à l’idée, développée dans l’ouvrage les Formes-Pensées d’Annie Besant et Charles Webster Leadbeater (1908), qu’il est possible de rendre visible les émanations invisibles de la pensée grâce à des taches colorées. Des correspondances éclatantes apparaissent entre les illustrations de ce livre (notamment des nuages de couleur sur fond noir), les formes rayonnantes ou fluidiques capturées par des photographes spirites, et ses œuvres des années 1910. Mais Kandinsky ne transpose jamais exactement les formes, qu’il réinvente pour créer quelque chose d’inédit.

À gauche, « Photographie de la pensée – La 2e Colère » de Louis Darget, 12 mars 1904 ; À droite, « Lignes noires » de Vassily Kandinsky, 1913

À gauche, « Photographie de la pensée – La 2e Colère » de Louis Darget, 12 mars 1904 ; À droite, « Lignes noires » de Vassily Kandinsky, 1913

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Obtenu par le Commandant Darget, venant de chasser de chez lui, prêt à le frapper, parce qu’il faisait l’insolent, un fournisseur qui l’avait trompé sur la quantité de marchandise livrée. Obtenu dans le bain révélateur, 3 doigts de la main droite sans contact – Tirage sur papier à noircissement direct / Huile sur toile • 6,4 × 8,9 cm / 129,4 × 131,1 cm • Coll. LaM, Villeneuve-d’Ascq / Coll. Solomon R. Guggenheim Museum, New York • © N. Dewitte / LaM. © Solomon R. Guggenheim Museum

Schémas d’astronomie, ouvrage sur les runes, photographies de danse assorties de notes chorégraphiques… De nombreuses images scientifiques résonnent également avec ses dessins réalisés pour son ouvrage Point et ligne sur plan (1926), dans lequel il s’emploie à démontrer que l’abstraction est un art non pas gratuit et détaché du réel, mais connecté à l’univers et fondé sur une véritable science.

L’exposition brille en particulier par sa section consacrée à un aperçu (le plus riche présenté en France à ce jour) de l’iconothèque de près de 200 images que se constitua Kandinsky à partir de son emménagement à Dessau en 1925 : une ribambelle d’images de presse, découpées et collées (reproductions d’art, corps d’athlètes, vues urbaines, animaux, photos de mode…) entre lesquelles il établit des correspondances formelles dignes d’associations surréalistes – comme entre une coiffe de plumes et un feu d’artifice. « Ces images lui permettent d’établir des comparaisons entre le réel et l’art abstrait, d’identifier des lois universelles qui régissent les images, la nature et l’art », explique Hélène Trespeuch.

À gauche, photographie de Robert Whitelaw lors de l’expédition océanographique aux Bermudes reproduite dans « Die Kara/le » (vol. 6), février 1931 ; À droite « Bleu de ciel » de Vassily Kandinsky, 1940

À gauche, photographie de Robert Whitelaw lors de l’expédition océanographique aux Bermudes reproduite dans « Die Kara/le » (vol. 6), février 1931 ; À droite « Bleu de ciel » de Vassily Kandinsky, 1940

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Photographie en noir et blanc / Huile sur toile • Page 495 / 100 × 73 cm • © Iconothèque pédagogique de Vassily Kandinsky. Coll et © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Bertrand Prevost / GrandPalaisRmn / Presse

À partir de son installation à Paris en 1933, les lignes de l’artiste deviennent plus ondulantes, et ses formes biomorphiques, sous l’influence des photographies de plantes et d’organismes unicellulaires glanées dans les encyclopédies de sa bibliothèque qu’il feuillette avidement. Une plaisante et fascinante relecture de l’un des alphabets visuels les plus singuliers de l’histoire de l’art !

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Du 20 février 2026 au 14 juin 2026

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