Pourtant, les visages sont graves. Infantino leur a donné jusqu’à minuit pour se prononcer sur un dossier hautement inflammable. Le genre de projet à même de changer le football à tout jamais. Le plan tient en trois lettres : FFE, pour Fifa Forward Enterprise. Soit le nom de la filiale commerciale souhaitée par Infantino, qui gérerait les droits marketing et commerciaux des Coupes du monde de la Fifa, et dont 20 % des parts seraient vendues à des investisseurs privés.

Parmi les cinq votants, au moins une personne était au courant : Dan O’Toole, un fidèle d’Infantino, de l’époque où il gravitait à l’UEFA au début des années 2010, s’était vu confier, dans le plus grand secret, la mise en place théorique de son projet. Les autres membres, en revanche, assurent qu’ils ignoraient tout jusqu’alors. Le projet est voté, à trois voix contre deux.

Une « ligne rouge est franchie »

Seuls le Breton Kevin Lamour, numéro 3 de l’instance, et le Suisse Thomas Peyer, le directeur financier, ont refusé. Dix jours après cette entrevue, les grandes lignes du plan fuitent dans The Times et le Financial Times. Prise de court, la Fifa envoie un communiqué hâtif pour s’expliquer. Trop tard : en quelques heures, le piédestal sur lequel Infantino se croyait durablement installé se fissure de toutes parts.

La polémique s’épaissit lorsque est révélée l’identité de la structure qui piloterait les investisseurs potentiels : Thrive Eternal, un fonds d’investissement américain dont le patron n’est autre que Joshua Kushner, frère de Jared, gendre de Donald Trump. Infantino connaît la famille Kushner depuis dix ans. A l’époque, Jared était impliqué dans la campagne du Mondial 2026, lorsque la compétition n’était pas encore acquise aux Etats-Unis.

Dans les locaux de Zurich, siège de la Fifa, plusieurs haut gradés ruminaient déjà la proximité problématique entre Trump et Infantino, à l’approche de la Coupe du monde. Première sur le front des frondeurs, l’UEFA, qui fédère le foot européen, estime qu’une « ligne rouge est franchie », et menace de boycotter les compétitions de la Fifa. La Concacaf, représentant la zone d’Amérique du Nord et centrale, rejoint bientôt le camp des critiques, suivie par l’AFC, la confédération asiatique. Pas forcément de quoi inquiéter Infantino. L’Italo-Helvéto-Libanais en a vu d’autres.

La pression s’accentue sur le patron de la FIFA : une employée reçoit des « indemnités de départ » après une relation présumée avec Infantino« Le projet d’une seule personne »

Après tout, Gianni Infantino n’est-il pas ressorti sans encombres de deux séquences parmi les plus controversées de ces dernières années ? La remise du prix de la paix Fifa à Donald Trump et l’annulation du carton rouge de Folarin Balogun après un appel du même Trump ont été dézinguées par bon nombre de ses contempteurs. « C’était une violation des règles, personne ne l’a critiqué publiquement pour ça. Ils [les membres de la Fifa] ont laissé faire cet homme », soupire Nick McGeehan, président de FairSquare, ONG qui milite pour la transparence dans le sport. A chaque fois, Infantino avait agi dans son coin, sans en avertir au préalable les autres membres du Conseil de la Fifa, l’organe censé prendre en commun les grandes décisions.

La verticalité dans la gouvernance irrite, à l’extérieur comme en interne : la crise prend une autre tournure, le 31 juillet, avec la démission de Carlos Cordeiro, conseiller principal devant façonner l’avenir de la Fifa. Ancien banquier chez Goldmann Sachs chargé de la liaison avec la Maison Blanche lors des préparatifs pré-Mondial, l’homme faisait partie de la garde rapprochée d’Infantino.

Quelques heures plus tard, c’est au tour de Kevin Lamour de se désolidariser de son supérieur. Habituellement d’une discrétion médiatique absolue, ce collaborateur d’Infantino depuis plus de quinze ans s’est résolu à écrire à Associated Press, pour dire que le personnel a été « trompé » par son manque de transparence et qu’il méritait « mieux que le mépris et l’intimidation ». « Il s’agit du projet d’une seule personne. Non seulement ce projet ne doit pas aboutir… mais le moment est venu pour les dirigeants politiques du football de se poser les bonnes questions et de prendre les bonnes décisions », alerte Lamour.

« Attiré par la gloire et par l’argent »

« Ce qui se passe aujourd’hui était prévisible, soupire un ancien cadre de l’instance à Libé. Le caractère de Gianni Infantino a toujours été celui-là : il est attiré par la gloire, l’argent. Il est travailleur, mais machiavélique, manipulateur et malsain. » Pressurisé de toutes parts, y compris par les sponsors – au moins un envisageait une déclaration publique –, Infantino se résout à lâcher l’affaire, dans la nuit du 31 juillet au 1er août, et annonce le retrait de la FFE.

Un air de déjà-vu : en 2018, il avait déjà noué un accord chiffré à 25 milliards de dollars (21,6 milliards d’euros) sur douze ans avec la banque japonaise Softbank, en vue de nouvelles compétitions, dont une Coupe du monde des clubs élargie, avant de revenir sur ses pas.

Cette fois, la donne est différente. La FFE ressemble à l’initiative de trop, sortie de nulle part, après une Coupe du monde abîmée par tout un lot de polémiques. « C’est le mythe d’Icare. Il est allé trop près du Soleil », image une source. Surtout, aucune raison crédible n’est avancée pour justifier cette privatisation du foot à marche forcée. Financièrement, la Fifa n’est pas en péril. Au contraire, elle dispose d’importantes liquidités. « Des milliards de dollars de réserves et aucune dette », résume Carlos Cordeiro dans le texte annonçant son départ.

Quel est le salaire de Gianni Infantino, surnommé « le Rastignac du Valais » ? « Dès son élection, il a jugé qu’il n’était pas assez élevé »Des critiques publiques qui ont déplu

Après l’abandon du projet et les « excuses » publiques, Infantino se mure dans le silence. Une publication Instagram pour célébrer le talent de Kylian Mbappé ou du milieu espagnol Rodri, et c’est à peu près tout. K.-O. debout, l’insubmersible président ? Evidemment non. La contre-attaque arrive vite. Le 5 août, il convoque ses fidèles au siège régional de la Fifa à Salé, au Maroc. La réunion de crise dure sept heures et Infantino en profite pour montrer les muscles.

« Les membres du Conseil de direction de la Fifa présents ont réaffirmé leur plein soutien au président de la Fifa, Gianni Infantino, en tant que seul responsable élu par les 211 associations membres de la Fifa », communique l’instance en fin de journée.

Mattias Grafström, le très loyal secrétaire général qui s’était permis, quelques jours plus tôt, un mail interne déplorant une « série d’événements tristes et répréhensibles » dans l’organisation, est de retour auprès de son chef, bien vite rentré dans le rang.

En revanche, Kevin Lamour n’est pas là, pas plus qu’Arsène Wenger, l’ancien entraîneur emblématique d’Arsenal et actuel directeur du développement du football mondial à la Fifa. Leurs critiques publiques ont visiblement déplu à la direction. « Le projet ayant été abandonné, il a été convenu que la Fifa ne tolérera plus aucune attaque à son intégrité », annonce l’organisation.

« Il veut que ça se calme »

Le 7 août, Gianni Infantino file à Cali, en Colombie, pour assister à l’investiture du nouveau président d’extrême droite, Abelardo de la Espriella. Une habitude : le natif du canton suisse du Valais aime s’afficher aux côtés des dirigeants autoritaires du monde entier, en particulier de son ami Donald Trump, qui lui a apporté un soutien sans faille – « la Fifa commettrait une terrible erreur si, pour quelque raison que ce soit, elle envisageait ne serait-ce qu’un instant de remplacer son président ».

Le patron du foot mondial s’efforce de reprendre le cours de son mandat comme si de rien n’était. « Il va tout essayer pour ne pas ouvrir de nouveau combat. Il veut que ça se calme », jauge l’ancien directeur de la communication de la Fifa Alexander Koch, interrogé par Libé.

En même temps, du Maroc à la Colombie, le président compte ses alliés, décidé à tenir quoi qu’il en coûte jusqu’au prochain congrès, en mars 2027. L’UEFA est une rivale historique. Elle dispose théoriquement d’assez de voix pour convoquer un congrès extraordinaire en vue d’une éventuelle destitution.

Gianni Infantino de nouveau désavoué par trois confédérations : « Le football n’appartient à aucun individu »Huit mois pour convaincre les indécis

Mais l’issue serait incertaine : l’AFC et la Concacaf ont emboîté le pas aux Européens, mais elles sont divisées. En Asie, une petite dizaine de fédérations, à commencer par le Qatar, ont déjà promis leur vote au juriste de formation. Le Mexique, qui espère accueillir le Mondial des clubs 2029, s’est également distancé des attaques formulées par la Concacaf.

La Confédération africaine (CAF), bastion d’Infantino, a « réaffirmé à l’unanimité son soutien » au dirigeant contesté, mais son président, Patrice Motsepe, a rencontré, mercredi à Salzbourg, son homologue de l’UEFA, Aleksander Ceferin, et rares sont les nations à communiquer publiquement leurs intentions.

Infantino, que ses adversaires accusent de longue date de « clientélisme », a huit mois pour convaincre les indécis et cajoler les récalcitrants. Selon la presse britannique, il aurait même promis au Maroc l’organisation de la finale de la Coupe du monde 2030 en échange d’un ralliement. « On m’a fait savoir oralement, pendant la Coupe du monde, qu’un soutien à Infantino aiderait grandement notre Fédération », a accusé, pour sa part, le président de la fédération jordanienne, le prince Ali ben al-Hussein.

Le coup de force de trop d’Infantino?Bluff ou pression ?

Parmi les adversaires d’Infantino se pose désormais un problème de taille. Qui pour rassembler suffisamment de monde derrière lui afin de le faire tomber au prochain congrès ? Aucune figure ne s’est détachée en interne au cours des dix années de règne sans partage d’Infantino.

Aleksander Ceferin, le patron de l’UEFA, a déjà fait part de son envie de prendre du recul à la fin de son mandat. Lise Klaveness, la batailleuse présidente de la fédération de Norvège ? « Même pour les gens de l’UEFA, elle est trop progressiste », rigole un ancien cadre régional de la Fifa. Nasser al-Khelaïfi, le patron du PSG et de l’Association européenne des clubs (EFC) ? Son pays, le Qatar, défend Infantino. Le président de l’AFC, Salman bin Ibrahim al-Khalifa, battu par Gianni Infantino en 2016, réfléchirait à déposer un dossier. Un autre nom circule avec insistance : Victor Montagliani, le boss de la Concacaf.

« Il faut trouver des gens qui n’ont pas d’ambition politique et qui acceptent de faire un seul mandat et de faire le ménage, pas quelqu’un qui est là pour trois mandats, espère un bon connaisseur des coulisses de l’organisation. Le football a surtout besoin de transition, de pacification et de remise à plat. »

« S’il y a un vote en mars, Infantino va gagner, tranche un autre ancien dirigeant. Mais que pourra-t-il faire sans les Européens ? » L’abandon du projet FFE n’a pas convaincu l’UEFA, qui maintient sa menace de boycott des compétitions de la Fifa et demande rien de moins que la démission d’Infantino. Coup de bluff ou pression maximale ? La Coupe du monde féminine des moins de 20 ans, qui doit commencer le 5 septembre en Pologne, permettra d’y voir plus clair.