Une balance hérissée de clous, comme une planche de fakir : monteriez-vous dessus ? Peut-être pas. Pourtant, cette sculpture de Sophia Lang (née en 1996) convoque une réalité concrète : l’obsession de la minceur, qui pousse chaque jour des millions de femme à se peser, au saut du lit, pour contrôler leur poids. Peu importe le fameux trait d’esprit de Montesquieu – « C’est une ennuyeuse maladie qu’une santé conservée par un trop grand régime » –, il s’agit de s’auto-martyriser pour rentrer dans un moule impossible.

Mais si nulle n’est à l’abri de ce diktat, les femmes grosses y sont constamment confrontées, et avec une violence inouïe. Qu’elles aient le malheur de devoir manger un sandwich entre deux rendez-vous dans le métro, d’aller à la plage ou chez le médecin, elles recevront un traitement cruel, des commentaires acerbes, des moqueries. Sophia Lang a décidé de ne pas se laisser faire.

Sophia Lang aborde aussi bien le volume et l’installation que la vidéo et le dessin

Sophia Lang aborde aussi bien le volume et l’installation que la vidéo et le dessin, 2026

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© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com

Formée à l’École des arts décoratifs de Paris, elle a montré son travail dans « 100% L’Expo » à La Villette en 2023, à la Chapelle XIV en 2024 et, ces jours-ci, au 69e Salon de Montrouge. Sans frontière, abordant aussi bien le volume et l’installation que la vidéo et le dessin, cette jeune femme au caractère bien trempé attrape le taureau par les cornes, et fait de son travail plastique un acte militant.

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Du punk à la mode

On la rencontre un jour de février dans son atelier. Celui-ci est niché au sein de Love Letter, un ancien bureau de poste à Bagnolet qui accueille une cinquantaine d’artistes depuis 2023 dans des espaces partagés, aménagés de bric et de broc, en attendant la fin d’un bail précaire. Nous sommes à deux pas des emblématiques tours Mercuriales et du périphérique ; d’ailleurs, la fenêtre entrouverte laisse filtrer le vrombissement continu du passage des voitures, ce qui semble étrangement coller parfaitement avec le discours de Sophia Lang, sorte de surface de contact avec le capitalisme productiviste et efficace dont elle fait volontiers la critique.

Le discours de Sophia Lang critique le capitalisme productiviste

Le discours de Sophia Lang critique le capitalisme productiviste, 2026

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© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com

Les boutiques manquent cruellement de vêtements adaptés à sa taille, elle doit les fabriquer, les « customiser ».

Issue d’une famille d’ouvriers et de mineurs, l’artiste a grandi dans l’est de la France, et s’est initiée aux travaux de fils et d’aiguilles aux côtés de sa grand-mère couturière. Son dada bien à elle, c’est la musique, la basse, le punk. Mais aussi, la création textile : les boutiques manquent cruellement de vêtements adaptés à sa taille, elle doit les fabriquer, les « customiser », nous dit-elle.

Après le bac, elle part sur un coup de tête à Londres, désireuse d’apprendre l’anglais, de fuir, de vivre. Elle enchaîne les petits boulots, mais rencontre au passage une voix bienveillante. Qui, voyant ses vêtements retouchés à la main et ses créations Do it yourself, lui parle des grandes écoles d’art françaises. Rentrée en France, Sophia passe deux années à se préparer aux concours, avant d’être reçue à l’École nationale des arts décoratifs.

Quelle place pour le corps gros ?

Déterminée, elle débute son apprentissage avec une obsession qui restera la sienne jusqu’au diplôme, et qui l’est encore aujourd’hui : travailler sur le corps gros. En créant des vêtements adaptés, mais aussi en tâchant de comprendre sa place dans l’histoire de l’art par de multiples recherches sur les artistes qui l’ont représenté – elle cite par exemple les photographies sublimes de l’Américaine Laura Aguilar –, un sujet auquel elle va consacrer tout un mémoire.

Sophia Lang a une obsession : travailler sur le corps gros

Sophia Lang a une obsession : travailler sur le corps gros, 2026

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© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com

Au sortir de l’école, Sophia Lang est harponnée par Lacoste, qui lui propose un CDI – une chance inespérée. L’ambition ? La faire travailler sur une ligne de vêtements grande taille. Elle s’y attèle durant six mois, sans que rien n’aboutisse. La désillusion est immense. Par nécessité économique, elle reste dans cette maison aux codes bourgeois, installée dans le 16e arrondissement, et travaille comme styliste aux côtés des athlètes filiformes.

« Ce milieu m’a beaucoup appris sur l’obsession de la minceur », analyse-t-elle aujourd’hui. Car durant deux ans, Sophia se retrouve au contact du pire de la mode : les remarques méchantes, les commentaires, la taille 32 pour Graal. Les absurdités aussi, comme quand « on fait porter du 44 à une femme qui fait du 38 », pour séduire les clientes grandes tailles à coups de mensonges. Ces deux années auraient pu démotiver Sophia Lang. Il n’en est rien. Pire, elle en ressort encore plus motivée à s’attaquer à un « sujet de société » qui demeure brûlant et problématique : « la politique de contrôle de la beauté ».

Un festin de projets

Tant pis pour la mode grand public, elle se replonge pleinement dans des projets plus personnels depuis un an, même si elle nous confie devoir « attendre de digérer » cette expérience pénible avant de pouvoir lui consacrer, peut-être, une œuvre. Heureusement, ce contrat ne l’avait pas empêchée de prendre son atelier à Love Letter, et de poursuivre une pratique plastique débutée à l’école.

Depuis un an, Sophia Lang se replonge pleinement dans des projets plus personnels

Depuis un an, Sophia Lang se replonge pleinement dans des projets plus personnels, 2026

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© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com

« La sexualisation extrême est le seul endroit où on accepte de nous voir. »

Entre-temps, elle a ainsi montré dans « 100 % L’Expo » la vidéo d’un festin surréaliste partagé par des femmes grosses (dont la DJ Barbara Butch, pour laquelle Sophia Lang a travaillé comme styliste), ainsi qu’une robe-meringue présentée sur deux mannequins Stockman au lieu d’un, souvenir de ses années d’études aux Arts-Déco durant lesquelles elle a dû batailler pour obtenir un mannequin grande taille.

Car Sophia Lang travaille à partir de son vécu, de son corps, de son intimité ; elle milite au sein de Gras Politique, une association féministe de lutte contre la grossophobie, collecte toutes les images de corps gros qu’elle trouve, que ce soit chez les Monty Python, dans la saga Harry Potter… Ou dans les sex-shops de Pigalle, où elle a constaté une effroyable avalanche d’images de corps « sur-fétichisés » (la catégorie pornographique « Big Beautiful Woman » est la cinquième plus regardée au monde, nous indique-t-elle), associées à d’immonde commentaires.

Sophia Lang travaille à partir de son vécu, de son corps, de son intimité

Sophia Lang travaille à partir de son vécu, de son corps, de son intimité, 2026

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© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com

« La sexualisation extrême est le seul endroit où on accepte de nous voir. » Elle nous montre ainsi des jaquettes de DVD, photomontages d’actrices nues dont la composition par accumulation a inspiré plusieurs de ses dessins, imprimés sur de la soie ou, dans le cas de la fresque qu’elle présente au Salon de Montrouge, sur une bâche en PVC publicitaire XXL – « Mon sujet a besoin de prendre de l’espace ».

Précarité et esthétique trash

Ce dernier matériau n’est pas anodin : l’artiste « aime travailler avec des esthétiques de pauvres, sachant que le risque d’obésité augmente avec la précarité », et revendique son goût pour le « trash », le « kitsch » (elle cite ici le trublion du cinéma américain John Waters). La bâche publicitaire agit, selon elle, comme un uppercut, et tend au monde le miroir de ses contradictions, entre incitation à l’hyperconsommation et restrictions, invasion des publicités pour les burgers et interdiction d’en manger.

Sophia Lang milite au sein de Gras Politique, une association féministe de lutte contre la grossophobie, collecte toutes les images de corps gros

Sophia Lang milite au sein de Gras Politique, une association féministe de lutte contre la grossophobie, collecte toutes les images de corps gros, 2026

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© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com

« La grossophobie est la dernière discrimination acceptée par tout le monde. »

On retrouve ce sens du contraste dans sa vidéo My bmi says i’m bbw, qui associe des extraits de documentaires sur l’obésité à des images pornographiques (celle-ci sera montrée ce vendredi 27 février au Centre Wallonie-Bruxelles). Sophia n’hésite pas à aller dans le trop, comme avec sa sculpture d’une pièce montée entièrement en choux de Bruxelles, aussi généreuse que peu appétissante.

Sa réflexion n’est pas uniquement féministe, mais porte une critique plus ample : « Le capitalisme a besoin d’un idéal de corps pour produire », analyse-t-elle avec justesse. C’est pourquoi son travail porte loin. « Si on fait autant la guerre aux gros, c’est aussi qu’il y a un côté rentable », notamment avec les milliers de médicaments, certains très dangereux pour la santé, qui s’écoulent chaque année.

Sophia Lang montre sa sculpture-assemblage qui réunit sous un blister, différents compléments alimentaires pour perdre du poids, une haltère, une calculatrice d’IMC

Sophia Lang montre sa sculpture-assemblage qui réunit sous un blister, différents compléments alimentaires pour perdre du poids, une haltère, une calculatrice d’IMC, 2026

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© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com

Elle nous montre une petite sculpture-assemblage, un « kit de la bonne grosse » avec, réunis sous un blister, différents compléments alimentaires pour perdre du poids, une haltère, une calculatrice d’IMC (indice de masse corporelle). « La grossophobie est la dernière discrimination acceptée par tout le monde », poursuit-elle, arguant que tout est plus féroce pour les personnes grosses, qui sont « sur-sexualisées » plutôt que désirées, « pathologisées » plutôt que soignées…

Alors, pas de doute, son art est frontal. Mais l’artiste a la volonté de « rendre » au monde ce qu’il lui impose. « Biberonnée à MTV et à la télé-réalité », elle travaille avec des images et des objets du quotidien, prélève directement dans sa vie l’arme de sa critique. Si son travail va dans mille directions – la sculpture, l’installation, la vidéo, le stylisme, et bientôt la peinture et la performance –, c’est parce qu’« il y a trop de choses à dire ; je n’ai pas envie de me canaliser ». Il s’agit de se faire entendre, et de casser la barrière de l’invisibilisation.

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69e Salon de Montrouge

Du 13 février 2026 au 1 mars 2026

salondemontrouge.com