Entre 141 200 et 243 500 cancers de la peau sont diagnostiqués chaque année selon Santé publique France, et plus de 85 % d’entre eux sont attribuables à une exposition excessive aux ultraviolets, naturels ou artificiels. Les autorités sanitaires recommandent donc l’usage de la crème solaire en cas d’exposition.

Depuis plusieurs années, pourtant, des publications affirment que ces produits provoqueraient eux-mêmes des cancers cutanés. Aucune donnée scientifique n’étaye cette affirmation, qui repose sur une lecture erronée de résultats d’études.

Ce que disent les publications virales

Le message se décline en pourcentages spectaculaires : mélanome invasif en hausse de 292 %, mélanome in situ de 258 %, carcinome basocellulaire de 140 %, carcinome spinocellulaire de 126 %, chez les utilisateurs de crème solaire.

Ces chiffres proviennent d’une vidéo diffusée début juillet par Nicolas Hulscher, épidémiologiste ayant relayé à plusieurs reprises des informations fausses, notamment sur les vaccins, et qui se présente comme administrateur de la fondation de Peter McCullough, également connu pour ses positions antivaccinales.

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Une vidéo reprenant ces données, partagée plus de 45 000 fois sur une plateforme, évoque une analyse portant sur plus de 400 000 personnes et des statistiques présentées comme terrifiantes.

L’étude existe, la conclusion est inverse

L’étude citée a bien été publiée en 2024. Son objectif portait sur les interactions entre gènes et environnement chez les personnes à risque.

Ses auteurs indiquent que le sexe, la couleur de peau et de cheveux, les comportements de bronzage et l’usage de protections solaires figurent parmi les facteurs les plus fortement associés au risque des quatre cancers étudiés.

Mais à aucun moment ils n’établissent de relation de cause à effet entre crème solaire et cancer. Ils proposent au contraire trois explications à ce résultat en apparence contradictoire :

Les utilisateurs de crème solaire s’exposent davantage aux ultraviolets.La crème n’est souvent pas réappliquée au cours de la journée.Certaines personnes pourraient augmenter leur utilisation de protections solaires après avoir reçu un diagnostic de cancer de la peau.

Leur conclusion est explicite : ces résultats démontrent l’importance d’un usage adéquat et fréquent de crème solaire et d’une réduction de l’exposition aux ultraviolets, en particulier chez les personnes à peau claire.


Se protéger avec la crème solaire ne doit pas dispenser des gestes essentiels : éviter les heures les plus intenses, porter des vêtements couvrants, un chapeau et des lunettes, rester à l’ombre. © Drazen Zigic, iStock

Le paradoxe des crèmes solaires

Ivan Litvinov, dermatologue et coauteur de l’étude, désigne ce phénomène par l’expression de paradoxe des crèmes solaires. Son constat est sans ambiguïté : la crème solaire sert trop souvent de laisser-passer pour bronzer. Chercher un bronzage sans risque revient selon lui à fumer une cigarette sans risque, ce qui n’existe pas.

Cheryl Rosen, dermatologue au Toronto Western Hospital et spécialiste de la prévention des cancers cutanés, avance les mêmes facteurs explicatifs et rappelle le principe méthodologique de base : une corrélation n’implique pas une causalité.

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Le rôle protecteur de ces produits, qui absorbent, réfléchissent ou dispersent les rayonnements ultraviolets, reste établi. Ils s’utilisent en complément des mesures de base, et non à leur place : limiter la durée d’exposition, se couvrir, rechercher l’ombre.

Rappelons que les deux grandes familles de cancers cutanés sont les carcinomes, les plus fréquents, et les mélanomes, les plus graves en raison de leur fort potentiel métastatique.

L’argument de la vitamine D

Autre affirmation du même auteur : l’usage systématique de crème solaire empêcherait la synthèse de vitamine D, elle-même impliquée dans la prévention des cancers.

Les crèmes solaires réduisent effectivement la production cutanée de vitamine D. Mais l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail précise qu’une exposition de 15 à 20 minutes en fin de matinée ou l’après-midi suffit à couvrir les besoins journaliers.

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La dermatologue Anne-Marie McNeill souligne pour sa part qu’aucune étude n’a jamais montré qu’un usage quotidien d’écran solaire entraînait une carence, les personnes concernées conservant des taux normaux.

Le passage des filtres dans le sang

Une autre série de publications relaie un extrait de programme télévisé affirmant que les substances chimiques des crèmes solaires pénètrent dans le sang après une seule journée d’utilisation.

L’étude à l’origine de cette affirmation date de mai 2019. Menée par des services de l’agence sanitaire américaine, elle avait effectivement détecté certaines substances dans le sang à des niveaux supérieurs aux estimations antérieures.

Sa méthodologie appelle toutefois à la prudence. Le protocole prévoyait l’application de 2 milligrammes par centimètre carré sur 75 % de la surface corporelle de 24 volontaires, quatre fois par jour pendant quatre jours. Les dermatologues Anne Chapas et Pooja Rambhia relèvent que personne n’applique de telles quantités sur une telle surface en conditions réelles, et que l’expérience, conduite en intérieur, ne tenait compte ni de la chaleur ni de l’humidité extérieures.

Les produits de protection solaire se conservent très bien durant plusieurs années, tant qu’ils ne sont pas ouverts et qu’ils sont stockés dans un endroit frais et sec. © Omishu Makes, Adobe Stock
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Une seconde étude, publiée en janvier 2020, a confirmé que six substances actives passaient dans le sang, y compris après une seule utilisation, et pouvaient y persister. L’agence a alors explicitement précisé que ces résultats n’indiquent en aucune manière une dangerosité de ces ingrédients, ni qu’il faudrait renoncer à la crème solaire.

Des données supplémentaires restent nécessaires pour interpréter cette absorption, notent les deux dermatologues, mais aucune donnée ne montre à ce jour de danger pour la santé humaine. À l’inverse, des travaux solides établissent que l’usage régulier de crème solaire réduit le risque de mélanome comme de cancers cutanés. Les bénéfices dépassent donc largement les risques potentiels.

Ce qu’il faut retenir

L’exposition au soleil demeure la cause principale des cancers de la peau.

La crème solaire réduit ce risque, à condition d’être appliquée correctement, en quantité suffisante et renouvelée régulièrement.La crème solaire ne doit pas servir de prétexte pour prolonger l’exposition.Elle ne dispense pas des gestes essentiels : éviter les heures les plus intenses, porter des vêtements couvrants, un chapeau et des lunettes, rester à l’ombre.