Vous revenez pour la sixième fois aux Solidarités, un festival où vous êtes comme à la maison. Ressentez-vous encore du stress ?
« Le stress, les doutes, les interrogations, je les ressens surtout en début de tournée. Est-ce que le public répondra présent ? Aura-t-il envie d’entendre les chansons que j’ai envie d’interpréter ? Va-t-il me suivre dans mes nouvelles envies ? Au bout de la réflexion, le plus grand défi consiste à trouver la bonne distance avec mon répertoire pour ne pas me répéter, même si certains titres ont été écrits voici trente ans et joués un nombre incalculable de fois, aux Solidarités ou ailleurs. Je n’ai jamais eu envie d’interpréter des morceaux de Louise Attaque ou de mes premiers disques solo dans des versions dénaturées que personne ne reconnaîtrait. Ce travail ne m’intéresse pas. La nouveauté, je préfère l’insuffler dans les morceaux récents, notamment les cinq ou six morceaux de Marjolaine, ou par petites nuances plus subtiles. »
Vidéos, écrans, scénographie élaborée… Cette tournée 2026 est la plus ambitieuse en termes de production alors que Marjolaine est sans doute votre disque le plus intimiste. Une explication ?
« Vous avez raison. Le paradoxe me plaît. C’est probablement le spectacle le plus écrit que j’aie jamais proposé. J’avais envie de m’amuser, d’offrir de beaux visuels et des petits films conçus en lien avec certaines chansons. Mais il y a aussi des moments plus épurés et d’autres où je me retrouve seul au milieu du public avec ma guitare. »
Marjolaine, ce prénom quelque peu désuet qui donne son titre à l’album et à sa chanson d’ouverture, évoque forcément la Joséphine de Bashung. On se trompe ?
« Vous m’avez perçu à jour. Bien sûr que j’ai pensé à « Osez Joséphine de Bashung. Aujourd’hui, dès qu’on prononce le prénom « Joséphine », beaucoup pensent immédiatement à lui. Humblement, ça ne me dérangerait pas que Marjolaine suive la même trajectoire. Dans mon parcours, il y a déjà eu deux prénoms féminins importants : Louise, bien sûr, pour Louise Attaque et ce personnage qui figure sur plusieurs pochettes de disque, et Léa, la chanson emblématique du premier album. J’avais écrit un texte sous la forme d’une lettre et j’ai choisi de l’adresser à ce personnage féminin imaginaire. J’aime bien ce prénom. Marjolaine, c’est poétique, doux et coloré… »
L’album explore les relations amoureuses, un thème particulièrement éculé. Comment échapper à la redite en tant qu’auteur ?
« Le thème de l’amour est inévitable. Même si tu décides de ne pas l’aborder, tu y reviens toujours d’une manière ou d’une autre. J’ai aussi la chance d’être compositeur. L’amour dépasse les mots. Pour éviter de se répéter comme auteur, on peut apporter des nuances dans les notes, choisir des arrangements plus lumineux ou, au contraire, plus sombres, modifier la structure du morceau. Prenons « Marjolaine ». C’est clairement une déclaration d’amour mais son originalité tient dans l’absence de refrain. »
L’échappée belle de Gaëtan Roussel: « On ne meurt pas en une seule fois »
Votre voix est identifiable dès les premières notes. Pourquoi utiliser de l’autotune sur « Marjolaine » ? Une manière de bousculer l’auditeur ?
« Le débat sur l’autotune est revenu récemment avec le nouvel album des Strokes, alors que cet outil existe depuis longtemps. Julian Casablancas, le chanteur du groupe new-yorkais, a d’ailleurs donné une très belle explication à ce sujet. Selon lui, l’autotune doit être considéré comme un instrument à part entière, capable de raconter quelque chose. Pour lui, ce n’est pas un effet de style. Je partage son avis. Dans la chanson « Marjolaine », le narrateur est amoureux et complètement déboussolé. L’autotune m’intéressait pour traduire cet état d’esprit. Quand on est amoureux, on perd pied, on ne se reconnaît plus. Quand je chante « Marjolaine » sur scène, les gens sont surpris. Vous verrez aux Solidarités… »

Marjolaine Gaëtan Roussel ©Clap Hands/Play Two
Lolita Séchan vous a longuement interviewé pour Renaud Intime, le documentaire consacré à son père qui a été diffusé en mai dernier sur la RTBF. A-t-on besoin selon vous d’un nouveau Renaud pour secouer la chanson française ?
« Renaud reste le grand frère de beaucoup d’entre nous. Bien sûr, il nous manque. Mais je ne suis pas certain qu’il faille chercher uniquement dans le cadre de chanson française « traditionnelle ». Ce terme est dépassé aujourd’hui. Dans d’autres registres musicaux, de nombreux artistes masculins et féminins bousculent les choses en France. Orelsan, par exemple, n’est pas dans le même registre que Renaud. Mais il a écouté ses chansons. Il sait raconter des histoires, bousculer les choses, faire exister ses personnages dans la société contemporaine et nous embarquer dans l’aventure. Il ne le fait pas comme Renaud. Il ne le fait pas comme Souchon. Mais il secoue nos certitudes. Et il est loin d’être le seul. »
Dans « Lovés », votre duo avec Bernard Lavilliers présent sur Marjolaine, vous chantez : « nous sommes des êtres vivants et chancelants ». Qu’est-ce qui vous fait chanceler en 2026 ?
« J’intellectualise rarement dans mes chansons, mais « Lovés » porte clairement un message que Bernard et moi avions envie de partager, sans donner de leçon. Nous vivons dans un monde de plus en plus dur et individualiste. Vous le savez, je le sais, nous le savons tous. C’est probablement ce qui me fait le plus chancelant. Pas encore au point d’être inquiet, car je suis plutôt du genre positif. Mais il faut rester vigilant et ne pas se laisser aller. Je n’aimerais pas me recroqueviller, devenir imperméable à tout, ne plus être à l’écoute. Si nous n’essayons même plus de nous comprendre, on ne pourra pas avancer ensemble. »
En 2027, le premier album de Louise Attaque fêtera ses trente ans. Qu’avez-vous prévu pour l’occasion ?
« C’est bien sûr quelque chose qu’on ne veut pas rater. Maintenant, on a déjà fait beaucoup pour le 25e anniversaire du disque. Louise Attaque ne veut pas être un groupe qui ne souffle que des bougies sur un gâteau d’anniversaire. On doit fêter ça avec une idée originale. On y réfléchit. Ce sera quelque chose de vivant, de neuf, certainement pas un truc nostalgique. »
Le 6/9, Les Solidarités, Namur.