C’est un nom qui claque comme le « clic » de l’obturateur : Capa. Quatre lettres et deux syllabes pour une légende. Celle d’un immigré hongrois, antifasciste et éternel intranquille, qui révolutionna l’histoire du photojournalisme en s’imposant dans l’imaginaire collectif comme l’archétype du reporter de guerre.

Au musée de la Libération de Paris, une exposition fouillée, riche d’une soixantaine de tirages, auxquels s’ajoutent des effets personnels (comme l’un de ses premiers Leica ou sa vieille Remington), retrace le destin romanesque de cette immense figure du XXe siècle, dont les images célèbres ont abreuvé la presse illustrée puis nos livres d’histoire.

Conçue en collaboration avec Magnum, fameuse agence cofondée par Robert Capa en 1947, sous le commissariat de l’historienne Sylvie Zaidman et du journaliste et collectionneur Michel Lefebvre, elle invite ainsi à repenser l’œuvre du photographe pour se concentrer sur son itinéraire et, surtout, ce qui fait finalement l’essence même du style Capa – écornant quelque peu, au passage, le mythe entourant quelques-uns de ses clichés les plus connus qui, au fil des années, ont fait l’objet de controverses et nourri d’intenses débats de spécialistes.

Un désir ardent d’être au cœur de l’action

Robert Capa photographié par Ruth Orkin

Robert Capa photographié par Ruth Orkin, 1951

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Photographie en noir et blanc • © Collection Capa / Magnum Photos

Au commencement de cette histoire digne d’un roman, il y a Endre Friedmann, né en 1913 à Budapest dans une famille modeste de tailleurs juifs. Très tôt, le jeune homme fréquente les milieux progressistes hongrois, frondeurs et intellectuellement bouillonnants, proches du poète et théoricien d’avant-garde Lajos Kassák. À Berlin, où il s’inscrit en 1931 pour des études de journalisme qu’il abandonne rapidement, il trouve un mentor en la personne de László Moholy-Nagy, figure majeure du Bauhaus.

Il rêve de journalisme, mais les débuts sont laborieux. Il parvient toutefois à se faire embaucher par l’agence Dephot et signe en 1932 son premier reportage. À Copenhague, armé de son Leica, il parvient à s’approcher de Léon Trotski lors d’un meeting. L’image, prise en contre-plongée, révèle déjà son instinct malgré une lumière médiocre : être au cœur de l’action, au plus près de ses sujets. « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près », dira-t-il plus tard.

Aux côtés de Gerda Taro en Espagne

L’arrivée au pouvoir d’Hitler, en 1933, le contraint toutefois à l’exil. Comme tant d’autres artistes et intellectuels juifs ou antifascistes, Friedmann gagne Paris, capitale cosmopolite où se croisent réfugiés politiques, écrivains, peintres et apprentis reporters. Parmi eux, il rencontre Gerta Pohorylle, jeune militante juive allemande, qui prendra bientôt le nom de Gerda Taro.

Robert Capa, Léon Trotski lors d’une conférence, Copenhague, Danemark, 27 novembre 1932

Robert Capa, Léon Trotski lors d’une conférence, Copenhague, Danemark, 27 novembre 1932

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Photographie en noir et blanc • © Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos

En première ligne, ils captent l’ardeur des miliciens, l’attente tendue avant l’assaut, la stupeur après l’explosion.

L’histoire raconte que c’est elle qui aurait eu l’idée de réinventer l’identité du jeune Endre. De jeune immigré sans-le-sou, elle en fait un photographe américain, déjà célèbre, dont les clichés se vendraient plus cher. Robert Capa est né. Un nom court, sonore, sans origine évidente, qui apparaît comme une marque, voire un manifeste.

La guerre d’Espagne propulse le couple au premier plan. En 1936, ils rejoignent les républicains. En première ligne, ils captent l’ardeur des miliciens, l’attente tendue avant l’assaut, la stupeur après l’explosion. Leurs images circulent dans la presse internationale. C’est là qu’il réalise son image la plus célèbre : Mort d’un soldat républicain, prise à Espejo. À l’image, on voit un combattant qui bascule en arrière, fauché en plein élan. Le cliché, d’une intensité dramatique remarquable, devient le symbole d’une République touchée au cœur. Mais au fil des années, le doute s’est installé. S’agissait-il d’une mise en scène ? Il s’agit vraisemblablement d’un exercice photographié plutôt que d’un combat réel, Capa ayant déjà quitté Espejo au début avéré des combats, comme le rappellent les commissaires de l’exposition.

Robert Capa, Mort d’un milicien loyaliste sur le front de Cordoue, Espagne, début septembre 1936

Robert Capa, Mort d’un milicien loyaliste sur le front de Cordoue, Espagne, début septembre 1936

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Photographie en noir et blanc • © Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos

En juillet 1937, Gerda Taro meurt renversée par un char à Brunete. Le choc est immense pour Capa. Si l’aura de ce dernier a longtemps occulté le travail de la courageuse photographe, l’exposition redonne toute sa place à celle qui fut érigée en héroïne antifasciste lors de ses funérailles au Père-Lachaise.

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Une attention aux populations touchées par la guerre

Humaniste de gauche, il ne cherche pas seulement le fracas des armes mais aussi la trace humaine du conflit : visages tendus, gestes d’entraide, regards perdus.

Installé au 37 rue Froidevaux, Capa ouvre son propre atelier. Il entend contrôler la diffusion de ses images, à une époque où les rédactions recadrent et créditent à leur guise. Les tirages sont quant à eux réalisés par son ami Chiki Weisz. Une exigence d’indépendance qui préfigure la création, en 1947, de l’agence Magnum Photos, coopérative de photographes fondée avec Henri Cartier-Bresson, David Seymour et George Rodger. Mais voilà le reporter bientôt rattrapé par les affres de l’histoire. Tandis que la guerre gronde, Capa part pour les États-Unis en 1939, grâce à un visa obtenu avec l’aide du poète Pablo Neruda.

Robert Capa, Gerda Taro sur le front de Cordoue, Espagne, septembre 1936. Elle sera tuée lors de la bataille de Brunete, le 25 juillet 1937

Robert Capa, Gerda Taro sur le front de Cordoue, Espagne, septembre 1936. Elle sera tuée lors de la bataille de Brunete, le 25 juillet 1937

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Photographie en noir et blanc • © Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos

En 1941, ayant obtenu une accréditation de l’US Army, il rejoint Londres, puis couvre les campagnes d’Afrique du Nord, la Sicile, Anzio pour le magazine Life. Ses photographies montrent autant la bravoure des soldats que l’épuisement des civils. Humaniste de gauche, il ne cherche pas seulement à témoigner du fracas des armes, mais révèle aussi la dimension humaine du conflit, en s’attardant sur les visages tendus ou les gestes d’entraide.

Du Débarquement à la Libération

Le 6 juin 1944, Capa embarque à bord de l’USS Chase pour suivre le Débarquement à Omaha Beach. L’épisode est entré dans la légende. Resté à Londres pour réceptionner les clichés, l’éditeur photo John G. Morris racontera que plus d’une centaine de clichés auraient été accidentellement détruits au laboratoire, ne laissant que quelques images floues, presque fantomatiques, de cette journée décisive. Un récit contredit bien des années plus tard, comme le souligne une excellente vidéo réalisée par le journal Le Monde et diffusée dans la salle de conférence du musée. Capa ne serait en fait resté que peu de temps sur la plage et n’aurait réalisé qu’une dizaine de photographies avant d’être évacué par un navire dédié au transport des blessés.

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Robert Capa, Les troupes américaines prennent d’assaut la plage d’Omaha Beach lors du Débarquement, Normandie, France, 6 juin 1944

Robert Capa, Les troupes américaines prennent d’assaut la plage d’Omaha Beach lors du Débarquement, Normandie, France, 6 juin 1944

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Photographie en noir et blanc • © Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos

À la Libération, Capa retrouve Paris, sa « ville de cœur ». Le 25 août 1944, il grimpe à bord des chars de la 2e DB et accompagne l’entrée du maréchal Leclerc sous les acclamations de la foule en liesse, mais aussi immortalise les derniers combats des résistants pour la libération. Émouvante découverte de l’exposition : après des heures d’analyse d’archives filmées, l’équipe du musée a identifié la silhouette de Capa dans des images tournées ces jours-là, armé de ses trois appareils, en pleine action. Le photographe surgit enfin dans le champ de l’Histoire qu’il documente.

Robert Capa, Une femme française, qui a eu un enfant d’un soldat allemand, est raccompagnée chez elle après avoir été punie en se faisant raser le crâne, Chartres, France, 18 août 1944

Robert Capa, Une femme française, qui a eu un enfant d’un soldat allemand, est raccompagnée chez elle après avoir été punie en se faisant raser le crâne, Chartres, France, 18 août 1944

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Photographie en noir et blanc • © Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos

Au sommet de la gloire, Capa est finalement naturalisé américain. Il fonde dans la foulée Magnum, devient photographe de mode et de cinéma, goûte le plaisir frivole des mondanités et fait même des petites apparitions dans des films romantiques. Mais le voilà qui reprend bientôt la route. En 1948, il se rend à trois reprises en Israël pour couvrir la naissance tourmentée de l’État hébreu, photographiant l’arrivée par bateau des Juifs rescapés d’Europe. En 1954, il accepte de partir en Asie pour documenter la guerre d’Indochine pour le magazine Life. Le 25 mai, près de Thái Bình, alors que les Français viennent de perdre Diên Biên Phu, il marche sur une mine dans un champ. Il s’éteint tragiquement à 40 ans, laissant derrière lui un héritage vertigineux et une empreinte durable sur le photojournalisme d’hier et d’aujourd’hui.

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Robert Capa. Photographe de guerre

Du 18 février 2026 au 20 décembre 2026

www.museeliberation-leclerc-moulin.paris.fr