l’essentiel
Deux siècles de peintures consacrées à l’abbatiale: c’est le thème de la belle exposition présentée tout l’été au Musée des Beaux-Arts.

L’abbatiale Saint-Michel est inspirante pour les peintres depuis les deux derniers siècles. L’exposition installée dans les trois salles basses du musée des Beaux-arts en trace une rétrospective jusqu’à la fin août. Le classement opéré par la conservatrice et commissaire scientifique Adèle Massias a préféré un choix thématique au rythme de la chronologie : la visite y gagne en surprises et en réflexion. L’abbatiale attire toutes les techniques, du dessin à l’huile sur toile ou sur bois en passant par l’aquarelle et les pastels. Elle est une image de référence de la ville, sa « carte postale » favorite entre patrimoine immémorial et douceur de vivre au goût de Sud. Elle est aussi l’icône que l’on accommode comme symbole et outil de promotion touristique. Le visiteur se laisse porter et commence par un uppercut, celui de Maria Morelada sur un pastel gras. Son regard sur le chevet empile des façades carminées et des toits orangés, les tons de la corrida qui tutoient un Tarn vert bouteille dans une joyeuse irrévérence où l’émotion prend ses distances avec le réalisme. D’emblée, on sait que l’abbatiale vit avec son temps artistique. La conclusion, dans la salle du fond, enfonce le clou : Felix Arona (huile sur bois) présente le quartier comme un jeu de construction, un labyrinthe de cubes rougeoyants qu’il surplombe comme le ferait un drone. Dur de se frayer un chemin dans ce dédale étouffant. Maria Morelada confirme son premier regard : ses maisons se bousculent à coups d’épaule, l’abbatiale fait le dos rond, la vie du quartier prend les couleurs d’une enfance espiègle.

Entre ces expressionnismes ou assimilés, il y a place pour la « belle peinture » du XIXème, celle qu’on avait remisée dans les réserves et que l’on redécouvre justement dans les musées de province. Les historiens et les ruralistes s’en régalent : elles offrent un regard attendri sur « Ce monde que nous avons perdu », comme écrivait Peter Laslett en 1983. Une barque, une charrette attelée, des berges incertaines et une belle qui semble attendre un appel de l’autre rive : l’abbaye est un décor en retrait, la vie est sur ou au bord de la rivière dans l’huile sur panneau de Joseph Favre. Firmin Salabert (1811-1895) offre une vue plongeante sur un îlot de briques noyé dans un écrin vert. Les tons – choix du peintre et âge du tableau – ne vont pas vers les contrastes accusés. Plutôt vers une langueur qui reflète un temps qu’on croit immobile : Gaillac est encore à la campagne pour un bout de siècle. Raymond Tournon fils (1901-1975) célèbre cette ruralité associée aux vertus de la famille et du travail. Dans ses « Vendanges », l’abbatiale est incrustée comme un repère, un identifiant posé là pour le besoin.

L’époque est aux chapeaux de paille, à la traction des bœufs et des chevaux, au pressoir dans la vigne et au port sur la tête. Gaillac meugle et hennit, la bouse et le crottin n’annoncent pas encore l’empreinte carbone. Dans cette très exposition intelligemment construite, les amateurs de nostalgie, autant que de peinture, trouveront leur compte d’émotions.