Ce petit bout de terre situé face à Bandol, paradis rêvé par Paul Ricard, vient de retrouver toute sa splendeur. Visite guidée.

Les grandes vacances, la liberté, les cigales, les meilleures crêpes du monde, les bonbons de chez Suzanne, qui tenait le bureau de tabac et vendait aussi les journaux, les copains et les cousins… Marc de Jouffroy se souvient avec émotion de l’île de Bendor, achetée en 1950 par son arrière-grand-père Paul Ricard, entrepreneur et créateur du fameux pastis Ricard. Devenu directeur général du groupe Paul Ricard, toujours propriétaire de ces sept hectares de terre faisant face à Bandol, sur la Côte d’Azur, Marc de Jouffroy a voulu réinsuffler à Bendor cette merveilleuse douceur de vivre qui a marqué son enfance. Le chantier de rénovation des lieux devenus désuets, parfois abandonnés, a débuté en 2021 et s’est achevé le 1er mai avec l’inauguration.

«Bendor a été mon paradis. Chaque été, nous faisions 800 km depuis Paris en voiture, et dès qu’on approchait, épuisés par le voyage, l’odeur des pins nous faisait oublier ce long périple dans la chaleur, à une époque où il n’y avait pas de clim. Au port de Bandol, on retrouvait les marins qui nous connaissaient depuis toujours. Avec mes frères et sœurs, on se battait pour savoir qui allait tenir la barre et faire semblant de conduire le bateau. Puis on accostait et c’était l’émerveillement : nous étions dans un monde enchanté. Et cette île ne nous était pas réservée ! Elle était ouverte à tous. Les Bandolais y étaient et y sont toujours très attachés, les touristes et même des vedettes, comme Jacques Dutronc, Fernandel, Joséphine Baker, Dalí, la fréquentaient. Plus tard, j’ai aussi compris que c’était le lieu où toute notre famille se réancrait dans le Sud. Car la famille Ricard, c’est le Midi !»

Lors de la réhabilitation de l’île, la plupart des bâtiments voulus par Paul Ricard, qui avait acheté Bendor en 1950, ont été rénovés et préservés, à l’image de ce clocher.
David Coulon


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Le réveil d’un éden

Malheureusement, le temps fait son œuvre. Le sel, les intempéries, le mistral mettent l’île à rude épreuve. «Il y avait toujours de l’activité, l’hôtel Delos et le restaurant Le Grand Large étant ouverts, poursuit Marc de Jouffroy. Mais l’hôtel Soukana à l’ouest, lui, était fermé, trop abîmé pour accueillir des visiteurs. Nous savions que les dégradations allaient se poursuivre, que l’île était dans un état de grande fatigue. Il était temps de réagir si nous voulions sauver ce petit éden.» Dès 2019, une réflexion est engagée. Des travaux d’ampleur doivent être menés autour d’un fil conducteur : respecter l’esprit originel, celui que Paul Ricard y cultivait. «Son père l’ayant empêché de faire les Beaux-Arts et lui imposant de “gagner sa vie”, il s’est offert Bendor quand il a eu de l’argent. Il en a fait son terrain de créativité, souhaitant accueillir les gens autour des loisirs et de la culture avec des restaurants, des hôtels. Mais aussi un petit port, des artisans comme Antoine, le souffleur de verre, qui fabriquait des bijoux évoquant des tétines que nous collectionnions et que l’on appelait des Titounettes, ou Lili, qui fabriquait des objets avec de la lavande. Il y avait même des choses plus folkloriques, comme un petit zoo !» Apporter du confort, du luxe tout en respectant l’identité de l’île, en continuant à s’adresser à différents profils de clientèle afin d’en faire une destination incontournable de la Méditerranée : tel sera le défi.

Mobilier chiné dans un esprit glamour chic à l’hôtel Delos, bas-reliefs datant de l’époque de Paul Ricard… Tout concourt à créer une atmosphère élégante et légèrement rétro.
David Coulon

L’éloge d’un luxe discret

Pour mener à bien ce sauvetage, il ne faut rien laisser au hasard. Des études de faisabilité urbanistique et un appel d’offres auprès d’opérateurs de l’hôtellerie haut de gamme sont lancés. Quinze candidats se font connaître. «Sur ces 15, 14 étaient des structures nationales et internationales incontournables. Mais il y avait un nom qui ne me disait rien dans ce secteur.» Ce nom, c’est Zannier, patronyme plus connu pour ses marques de prêt-à-porter pour enfants, comme Kickers, Z, Tartine & Chocolat, que pour ses hôtels. Et pourtant, depuis 2011, Arnaud Zannier, fils de Roger Zannier, fondateur de ce groupe d’habillement, développe une collection d’établissements discrets, au cachet exceptionnel. Début 2021, Marc de Jouffroy le reçoit donc sur l’île. C’est la quinzième et dernière visite, et il « rêve de retourner à Paris retrouver son bébé qui vient de naître.» Mais la rencontre est un coup de cœur ! «Arnaud Zannier connaissait par cœur tous les détails du projet, c’était bluffant. Il avait aussi une capacité unique à comprendre la singularité de l’île et notre vision. Faire partie de deux familles françaises d’entrepreneurs nous permettait peut-être de partager un même langage. J’étais impatient de découvrir son dossier. » Et ce dossier est à la hauteur tant sur le fond que sur sa forme, «évoquant un livre d’art».

En créant Zannier Hôtels, en 2011, j’ai juste eu envie de concevoir un produit qui était à l’image de ce que je recherchais en tant que consommateur.

Arnaud Zannier

Le chantier, qui débute en 2021, s’avérera une véritable coconstruction de bout en bout et une conversation autour du sens du mot convivialité, cher aux Ricard comme aux Zannier. «Bendor, c’est cinq ans de travail sur un projet qui nous rend très fiers, explique Arnaud Zannier. Nous avons remporté ce concours alors qu’à cette période nous étions une petite marque. En créant Zannier Hôtels, en 2011, j’ai juste eu envie de concevoir un produit qui était à l’image de ce que je recherchais en tant que consommateur, lorsque je voyageais avec mes enfants, mes amis : des lieux haut de gamme, très loin de la standardisation, raffinés. Ce que je désignerais comme un luxe humble. Aujourd’hui, cela paraît évident. Or, en 2008-2009, quand j’ai commencé à réfléchir à cette philosophie, ce n’était pas du tout dans la tendance. On était même à l’opposé, avec des lancements d’hyperétoilés, avec des designers stars, des chefs vedettes…» Un chalet à Megève, des hôtels au Cambodge, au Vietnam, en Namibie… et cette dernière et sixième adresse sur la Côte d’Azur ont en commun des liens tissés avec la nature, la culture, les communautés qui les entourent. Elles sont ainsi toutes uniques.

L’architecture des maisons Madrague du port, dans lesquelles on peut séjourner, et de l’hôtel Soukana a été précieusement préservé lors d’une rénovation respectueuse de l’histoire de Bendor.
David Coulon

«À Bendor, il y avait tant de souvenirs ! C’est ce que l’on a réinterprété en ajoutant de la modernité, les codes d’aujourd’hui, des concepts intéressants et variés. Car, ici, ce qui diffère de nos autres établissements, c’est qu’il ne s’agit pas d’un simple hôtel, mais d’une destination, insiste Arnaud Zannier. Les gens peuvent y avoir différentes expériences. Une année, ils séjourneront dans l’une des maisons Madrague du port, une autre à l’hôtel Delos qui rend hommage au glamour des années 1960 ou au Soukana, où tout est pensé autour du bien-être – soit au total 93 chambres. Ils peuvent goûter des cuisines différentes dans les quatre restaurants. Un jour, ils se baignent dans la mer, entre les rochers ou sur une plage, le lendemain, ils préfèrent l’une des deux piscines, jouent à la pétanque, participent à un atelier dans le Village des artisans…»

Parmi les restaurants de l’île, le Nona Bazaar, concept imaginé par le groupe Zannier, dont la cuisine rend hommage à la Méditerranée, avec notamment des plats comme les panisses.
David Coulon

L’art de la réinterprétation

Pas question cependant de faire de cette île privée un parc d’attractions. On emprunte l’un des trois bateaux qui mènent à Bendor qu’avec un graal : une réservation pour l’un des hôtels ou des restaurants. Pas de foule, donc. Nous sommes ici dans un univers tout entier dédié à l’élégance. Chaque détail a été étudié avec soin par le studio de design interne à Zannier Hôtels et que vient d’intégrer Zoé Zannier, la fille d’Arnaud. «C’est sa première expérience professionnelle, et elle a démarré sur le projet le plus ambitieux que nous ayons jamais eu !» Comme le souhaitait Marc de Jouffroy, il n’y a pas eu table rase du passé , mais l’ensemble a été subtilement repensé. Une nouvelle aile, baptisée le cloître, a été ajoutée à l’hôtel Delos, dont les intérieurs ont été réaménagés dans des tons de bleus très clairs, avec de nombreuses pièces de mobilier vintage.

Sur l’île, on change de paysage selon son humeur : de la « côte sauvage » aux terrasses aménagées face à la mer, comme celle, ici, du restaurant Nona Bazaar.
David Coulon


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On s’y sent comme dans une villa de la French Riviera. Et quand on s’installe au restaurant ou sur l’un des transats, face à la piscine qui se fond avec la mer, on ne serait pas surpris de voir sortir de l’eau Zelda et Francis Scott Fitzgerald. On pourrait aussi y croiser Paul Ricard, tout comme dans le café qui lui rend hommage, où l’on déguste un Ricard bien sûr, mais également des glaces fournies par la Maison Simone située dans la petite ville de Signes – dont Paul Ricard a été le maire – et des crêpes aussi bonnes que celles que dévorait, petit, Marc de Jouffroy. Ce bistrot se trouve sur le chemin du spa (totalement reconstruit, lui, sur l’emplacement d’un musée du vin) et de l’hôtel Soukana, où l’atmosphère est imprégnée de références asiatiques. «Il se trouve tout au bout de l’île, dans un environnement rocailleux. C’est une sorte de monolithe avec une façade en pierre. Pour atténuer ce côté massif, nous avons travaillé les intérieurs de façon plus minimaliste», détaille Arnaud Zannier. Là aussi, une extension a été ajoutée, accueillant des chambres et, sur son toit, un bassin de nage de 30 mètres de long. En s’y rendant, on aura fait escale dans le Village des artisans qui accueille la boutique du très passionné Philippe Franc, expert de la lavande.

Vue sur la mer et la végétation depuis les chambres du Delos et boutique de Philippe Franc, expert en fuseaux de lavande… Tout ici est un hommage à la Méditerranée.
David Coulon

Une bulle d’art de vivre

C’est également là que travaillent les créateurs en résidence. Actuellement, on découvre les vases-sculptures de la céramiste Zeljana Vidovic et les objets précieux et parfumés du duo Nysæ, formé par Marion Saxod et Charles Guerlain. Et s’ils développent ici des projets, ils animent également des workshops pour initier les amateurs aux gestes et à leurs savoir-faire. «Sélectionnés» par la Galerie Oraé, qui assure la curation artistique, ils ont remplacé Antoine et Lili. Oraé est un élément central de la «reconstruction» de l’île, apportant son œil dans le choix des 200 œuvres que l’on admire partout, des jardins aux chambres. Elles sont signées Tiffany Bouelle, Côme di Meglio, Lara Nabawy, Mattia Bosco, Han Chiao, Antonin Anzil, Flavia Broï, Studio Hermano, David Servan-Schreiber, Bec Kirby ou encore Elisa Uberti. Elles dialoguent avec celles datant de l’époque de Paul Ricard, comme la colonne qu’il a dessinée qui s’élève toujours devant le Delos, arborant le message «Nul bien sans peine». Mais le beau ne serait rien, ici, sans le bon. Car Bendor est une bulle d’art de vivre complète.

Au cœur de l’île, des ateliers accueillent des résidences d’artisans. Actuellement, on découvre et les objets parfumés du duo Nysæ.
David Coulon

C’est le chef Lionel Levy, étoilé pour Une Table au sud, puis aux manettes de l’Intercontinental, à Marseille, qui a été chargé de penser les assiettes des espaces de restauration, chacun ayant son identité. Le mythique Grand Large accueille un chef en résidence qui n’a pour seule obligation que de donner sa vision de la Méditerranée. Au Delos, des plats «bord de piscines de la Riviera» sont à l’honneur : salade de homard, tartare de bœuf, salade César, club-sandwich… Au Soukana, Lionel Levy a développé une carte inspirée des classiques asiatiques, avec une pointe de parfums provençaux. Pour le Nona Bazaar, concept déjà existant chez Zannier Hôtels, il privilégie les recettes de grand-mère du bassin méditerranéen : panisses, petits farcis, bouillabaisse, aubergine grillée, focaccia… Sa créativité va de pair avec son lien avec les producteurs locaux, ceux qu’il avait à Marseille, et d’autres nouveaux, du Var. Ce qu’il veut offrir ici ? «Du plaisir ! Pour moi, cuisiner, c’est être à l’écoute des clients, leur donner ce qui les rend heureux.» Comme Paul Ricard lorsqu’il a rêvé Bendor… Comme Marc de Jouffroy quand il a souhaité ressusciter l’île de son enfance. Comme Arnaud Zannier réhabilitant ce bout de terre chargé de mémoire. Et à voir le sourire des visiteurs accostant sur le petit port : il est bien là, le bonheur.

zannierhotels.com