CRITIQUE – Tony vit au Québec et Kojo au Ghana. Contre toute attente, ces deux jeunes hommes vont se rencontrer. Un premier film de Jérémy Comte qui décrit les duretés du monde contemporain sans pathos.
Un océan les sépare. Tony vit au Québec avec sa mère qui l’élève seule quand Kojo grandit au Ghana et nourrit des rêves d’argent. A priori, rien ne les relie, et pourtant ils partagent un même vide : l’absence du père. Ainsi qu’un bateau qui prend feu, image récurrente qui hante les rêves du second.
Ce bateau est le titre de la première partie du film qui en compte trois. On y voit Kojo (Daniel Atsu Kukporti habité), d’abord gamin fasciné par de jeunes adultes distribuant des billets dans la rue puis adolescent fumant de l’herbe et s’adonnant à des activités illégales. Son père a disparu en mer, mais il pense sans cesse à son récit d’un bateau en feu dont il a repêché un passager. De son côté, Tony (formidable Joey Boivin-Desmeules) et ses amis skateurs apprécient également les joints et jouent avec les limites. Chantal, la maman solo, discute avec son amoureux au téléphone. Quand ce capitaine de navire a un problème, elle n’hésite pas à prendre de l’argent à Tony pour lui envoyer.
Nomination aux Oscars
Le Québécois Jérémy Comte s’était fait remarquer en 2018 pour Fauve, un court-métrage présenté en première mondiale au Festival Sundance et nommé aux Oscars. Pour son premier long-métrage, Paradise, montré à la section Panorama de la dernière Berlinale, il choisit un récit enchevêtrant deux histoires, permettant d’approfondir le point de vue de chaque protagoniste. Oscillant en permanence entre réalisme et onirisme, dans une lumière très travaillée, il nous emmène avec habileté au cœur d’une machinerie implacable dont on ne soupçonne rien à la lecture du synopsis et même jusqu’à la fin du premier tiers du film. Une spirale des temps modernes qu’il est préférable de ne pas dévoiler.
D’un drame familial, le réalisateur de 36 ans tire une chronique sociale, voire un thriller dans sa dernière partie, intitulée « Le feu ». Inspiré de ces déceptions numériques, il installe au centre de son récit la question de la confiance. Et fait la démonstration que les abus peuvent naître d’un mal-être ou de vieilles rancunes coloniales, mais que rien n’est figé. Il en apportera la preuve quand Tony et Kojo se rencontreront.
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Dureté du monde contemporain
Il n’y a pourtant ni bon ni brute dans cette histoire coécrite avec son ami Will Niava, dont les racines ghanéennes l’ont aidé à comprendre le fonctionnement de cette société. Kojo aspire seulement à plus de confort et Tony n’est pas tout à fait un ange. Mais amputés d’une figure paternelle qu’ils idéalisent, ces deux-là avancent sur une jambe. Un deuil ambigu qui les rend obsessionnels, anxieux et frustrés. Leur parcours sera pavé de désillusions, ils atteindront des sommets pour mieux retrouver les bas-fonds d’une existence tout sauf paisible.
Et le paradis, dans tout ça ? Il ressemble plutôt au fantasme. Tony croit dur comme fer que l’amoureux à distance de sa mère n’est autre que son père, ce capitaine qui fait l’objet de la deuxième partie. Et Kojo s’approprie l’histoire de sauvetage racontée par le sien sans certitude qu’elle soit réelle. Leurs croyances les aident à mieux affronter le réel et Paradise décrit la dureté du monde contemporain sans dramatiser ni tomber dans le pathos. Du Québec sous les couleurs d’automne au bouillonnement d’Accra, Jérémy Comte livre un scénario concis (1 h 33) où l’humanisme ne quitte pas l’écran. Persuadé qu’il tient là un cinéaste talentueux, le Québec s’inquiète que son film sorte dans les salles françaises avant d’avoir été montré dans la Belle Province. Nul doute qu’il faudra le suivre de près.
La note du Figaro : 3/4