Pour Florian, professeur d’anglais et d’espagnol depuis dix ans, la nouvelle a été particulièrement brutale… Après six années en temps plein dans la même école, on lui annonce, en juin dernier, qu’il ne disposera plus que de huit heures de cours pour l’année scolaire à venir. D’abord le choc et puis l’incertitude. Et celle-ci est devenue trop importante pour le professeur. « Je me suis dit : est-ce que j’ai vraiment envie de vivre une année comme ça ? Non. J’ai trouvé un autre boulot. «
« Notre colère n’a pas pris de vacances » : des enseignants annoncent la couleur avant la rentréeAvant la rentrée, « du bricolage » d’horaires dans les écoles
Son horaire évolue pourtant au fil de l’été. En juillet, le dédoublement d’une classe lui permet de récupérer 14 heures. Sa direction finit même par trouver des heures supplémentaires pour compléter son horaire grâce à des tâches de coordination et de service à l’école. Mais cette solution « rustine » est annoncée très tardivement et ne convainc pas Florian de rester.
« C’était du bricolage, en tout cas, pour pouvoir me donner un temps plein », résume-t-il. D’autant qu’une partie des heures récupérées n’est pas durable car une collègue doit notamment revenir de congé de maternité en avril. Pour Florian, la perspective d’une année stable était compromise.
guillement
Quand j’ai choisi l’enseignement, c’était précisément pour avoir une stabilité d’emploi…
La mécanique à l’origine de cette situation est l’effet domino enclenché par l’augmentation des périodes de cours pour les professeurs du secondaire supérieur. Dans son établissement, une dizaine d’enseignants se partagent des cours de langues. L’ajout de deux heures à leurs horaires entraîne mécaniquement la disparition d’un temps plein. Le sien.
Cette réorganisation n’a pas que des conséquences sur le temps face à la classe. Florian était également coordinateur Erasmus et impliqué dans plusieurs projets pédagogiques. Des activités qu’il réalisait en plus de son horaire officiel. Après son départ et avec la hausse de la charge de travail pour tous les enseignants, l’avenir de ce genre d’activité est compromis dans son établissement. « Il faut bien rappeler que tout ce qui est projet, ça ne compte pas dans un horaire. Ce sont toujours des charges complémentaires », explique-t-il. Et il refuse de considérer comme acquis que ses collègues reprendront ces missions. Résultat : plusieurs projets sont aujourd’hui remis en question.
Après dix ans dans l’enseignement, il a finalement accepté un CDD dans le privé. « Je suis très, très content d’avoir trouvé une stabilité d’emploi à l’extérieur de l’enseignement. Mais je n’aurais jamais imaginé dire ça dans ma vie ! Quand j’ai choisi l’enseignement, c’était précisément pour avoir une stabilité d’emploi… «
Valérie Glatigny ne craint pas la prochaine rentrée scolaire, malgré les actions déjà annoncées : « Nous avons mangé notre pain noir »« C’est vraiment un jeu de chaises musicales »
Pierre, professeur d’anglais dans une école namuroise, se retrouve lui aussi pris dans cette mécanique alors qu’il ne se pensait pourtant pas directement concerné par l’augmentation des périodes dans le secondaire supérieur. L’année dernière encore, il donnait 23 heures d’anglais et était nommé pour 16 d’entre elles.
Début juillet, il apprend pourtant que son horaire tombe à seulement 8 heures. « Je suis un peu une victime collatérale », explique-t-il. Pierre devra batailler pour faire valoir sa nomination et revenir à l’horaire auquel il a droit. Mais les heures trouvées par sa direction sont des activités complémentaires, pas du temps face à la classe…
guillement
On s’en fiche en fait de la qualité du travail ou de la motivation de la personne. C’est purement un calcul mathématique.
En effet, les directions tentent de préserver les temps pleins en jouant avec les heures disponibles pour la remédiation, les projets ou certaines options, explique Pierre. Des heures qui peuvent être redistribuées pour permettre à des enseignants de conserver un emploi. « Mais… c’est vraiment un jeu de chaises musicales », glisse le professeur.
Dans son école, certains cours sont également désormais partagés entre deux enseignants afin de respecter l’augmentation du nombre de périodes. Une organisation qui pose, selon lui, de nouvelles difficultés : qui assure les corrections ? Qui participe aux réunions de parents ? Comment assurer la continuité pédagogique ? « C’est une surcharge pour les profs comme pour les élèves. Ce n’est idéal pour personne d’avoir des cours coupés en deux… »
Pénurie des profs : vers où va-t-on ? « Je me suis dit : je vais retourner dans le privé… et en courant »
Pour Sophie, professeure de formation sociale et économique ainsi que de néerlandais, la rentrée s’annonce, pour elle aussi, très incertaine. L’année dernière, elle occupait un temps plein. Pour cette rentrée, elle n’a plus d’heures dans son école. « Chacun m’a pioché deux heures et je me suis retrouvée sans rien », raconte-t-elle.
Le même mécanisme est à l’œuvre : les enseignants nommés doivent occuper leurs nouvelles heures supplémentaires et celles-ci doivent nécessairement être prises quelque part. « Ça fait quand même six ans que j’étais là et que je faisais ce métier avec motivation, on s’en fiche en fait de la qualité du travail ou de la motivation de la personne. C’est purement un calcul mathématique », déplore Sophie.
Pour tenter de retrouver un emploi, elle multiplie désormais les candidatures. Le néerlandais étant une matière en pénurie, les possibilités existent, mais au prix d’une situation professionnelle moins favorable.
À quelques jours de la rentrée, elle ne sait donc toujours pas dans quelle école elle travaillera. Une situation qui pèse d’autant plus qu’elle avait choisi l’enseignement après une première carrière dans le privé. « Je me suis dit : en fait, je vais retourner dans le privé… et en courant », confie-t-elle, pourtant toujours profondément attachée à son métier…
À quelques jours de la rentrée, les trois témoignages racontent ainsi un même sentiment : celui de devoir composer avec une équation devenue particulièrement difficile. Des heures à récupérer, des établissements à multiplier, des projets à abandonner ou, dans certains cas, un métier à quitter. Et si le mois de septembre permettra peut-être de « colmater » les brèches, comme nous le dit Florian, les véritables conséquences pourraient se mesurer plus tard dans l’année, lorsque les absences et les difficultés de remplacement viendront encore compliquer les horaires…