Jusqu’au 27 septembre 2026, Saint-Nazaire accueille la 6e édition de Cargo, les photographiques de Saint-Nazaire. Un parcours d’expositions gratuit, réparti entre galeries, médiathèque, jardins publics, fort du XIXe siècle, gare SNCF et abribus, construit cette année autour d’un sujet a priori banal : la plage. Nouveauté 2026, le festival ouvre une ligne France-Chili avec le Festival Internacional de Fotografía de Valparaíso.
Un festival de plein air, une ville de 20 plages
Porté par le collectif l’art à l’ouest, Cargo a pris ses quartiers à Saint-Nazaire il y a six ans avec une ligne assez simple : de la photographie d’auteur, montrée gratuitement, largement hors les murs. Le parcours 2026 se déploie sur deux quartiers, le centre-ville et Villès-Martin, avec des prolongements dans la gare SNCF et le long de la ligne de bus Hélyce.


Le thème de l’édition, « À la plage ! », a l’avantage de coller au territoire : la commune en compte une vingtaine, plages et criques confondues. Il a aussi le mérite d’être moins consensuel qu’il n’y paraît. La plage est un décor de vacances, mais c’est aussi un lieu de travail, un espace public régulé, un milieu naturel fragilisé et un observatoire assez fidèle des rapports sociaux.
Les six propositions du parcours principal jouent sur ces registres plutôt que sur la carte postale, même si l’ensemble reste, il faut le dire, du côté lumineux du sujet : peu d’images sur l’érosion, la pollution ou la pression touristique, alors que la matière ne manque pas sur la côte atlantique.
Michel Ray, adjoint au maire chargé de la culture, resitue l’enjeu dans son édito : selon lui, « la photographie aide à rendre perceptibles des réalités d’abord invisibles ou éloignées« la photographie nous aide à rendre perceptibles des réalités d’abord
invisibles ou éloignées, et participe à la construction d’un regard critique sur nos vies contemporaines.
Claude Nori, la plage comme « photobiographie »
L’invité le plus identifiable de cette édition est Claude Nori, exposé à la galerie des Franciscains. Né en 1949 à Toulouse, fondateur des éditions Contrejour, il photographie les bords de mer italiens depuis 1982, avant de s’installer à Biarritz en 1999. Sa plage n’est pas un paysage : c’est un rituel social, un terrain de jeu adolescent, un concentré de dolce vita où les corps se croisent, se frôlent et s’exposent.
Claude Nori revendique cette position d’observateur amusé et impliqué à la fois. « Photographiquement, la plage est devenue pour moi une sorte de purgatoire entre l’enfer et le paradis, passeur de créativité à l’écoute du temps et des saisons », écrit-il. Une œuvre au long cours, qui a d’ailleurs valu au photographe une rétrospective à la MEP en 2012, et dont la dernière livraison éditoriale, La Dolce Vista (Contrejour), figure dans notre sélection de livres photo du mois d’août.
Deux résidences pour regarder Saint-Nazaire
Cargo consacre son dispositif « résidence émergence » à deux photographes accueillies en 2025 sur le territoire.
Émeline Sauser, 28 ans, diplômée de l’ÉMI-CFD, présente Tout près du bord aux Franciscains. Son travail passe par la parole avant l’image : elle a abordé les gens sur les parkings et les plages nazairiennes, s’est fait inviter à dîner, a photographié des vies décalées d’un cran par rapport au balnéaire. Hamza, qui vient garer sa voiture face à la mer après le travail. Bruno et son van. Fayza, ses soixante-six ans et ses soixante-dix demandes en mariage déclinées. Le texte qui accompagne la série est écrit à la première personne, sans surplomb documentaire, et c’est ce qui lui donne sa force. La résidence bénéficie du soutien du Fonds Régnier pour la Création.

© Émeline Sauser
Esther Donikian, née en 1997, architecte de formation et installée à Nantes, expose Hétérotopie, quand la plage et la ville se rencontrent sur l’esplanade Mer. Sa méthode est plus systématique : cartographier la ville, arpenter les mêmes espaces à répétition, documenter la zone de frottement entre l’urbain et le littoral. Le résultat joue sur le banal et le vide, avec un cadrage très construit qui doit beaucoup à sa pratique d’architecte.

© Esther Donikian
Saint-Nazaire – Valparaíso, une ligne rouverte
La nouveauté de cette édition est un partenariat avec le Festival Internacional de Fotografía de Valparaíso (FIFV). Le prétexte historique : entre 1871 et 1879, le paquebot « Ville de Saint-Nazaire » reliait le port aux escales de Vera-Cruz, Panama et Valparaíso. Aujourd’hui, ce sont deux villes portuaires, deux festivals qui travaillent la photographie dans l’espace public.
Deux photographes chiliens sont exposés. Alejandro Olivares, né en 1981, ancien rédacteur en chef photo du journal satirique The Clinic et cofondateur de Buen Lugar Ediciones, montre au fort de Villès-Martin un extrait de El Atlas de la Historia abstracta y subjetiva de Chile, projet mené entre 2009 et 2025 le long du littoral chilien. Le principe : opposer aux atlas officiels, toujours orientés par des choix techniques et idéologiques, un atlas subjectif du pays, fait de mémoires et d’oublis. Le travail lui a valu le prix du meilleur livre photo 2025 au Pictures of the Year Latam.

© Alejandro Olivares
Rodrigo Gómez Rovira, né en 1968 à Santiago, arrivé en France en 1973 avec sa famille fuyant la dictature de Pinochet, présente Anvers 1996 Valparaíso à la galerie Ar Men Du. La série documente les 45 jours de traversée sur un cargo polonais qui l’ont ramené au Chili après plus de vingt ans d’exil. Le photographe, correspondant de l’agence VU’ en Amérique latine et fondateur du FIFV, raconte que l’idée du voyage lui est venue devant une gravure de voilier accrochée dans le cabinet de son psychanalyste : quitter la France, naviguer, puis arriver, sans précipitation. Attention au calendrier, cette exposition s’arrête le 30 août.

© Rodrigo Gómez Rovira / Agence VU
Le volet éducatif suit la même ligne : 96 élèves de primaire de Saint-Nazaire, Saint-André-des-Eaux et Pornichet ont échangé des cartes postales photographiques avec des enfants de l’école d’art expérimental Pedro Montt de Valparaíso, avec un studio mobile animé par le photographe Laurent Baranger et un travail sonore avec la vidéaste Andrea Wasaff. Le résultat est montré au jardin des Plantes, et sera repris au FIFV en octobre 2026.
Archives, collecte et images d’amateurs
Deux propositions sortent du cadre d’auteur. À la médiathèque Etienne Caux, le vidéaste Bastien Capela présente La Boîte à Archives, une installation vidéo et sonore construite à partir de huit cartes postales conservées aux Archives départementales de Loire-Atlantique, datées de 1930 à 1980 et consacrées aux bains de mer. Les images ont été photographiées, détourées et animées, avec l’aide de la designeuse Sarah Lapin.

© Bastien Capela
À noter, une rencontre avec Bastien Capela est prévue le jeudi 17 septembre à 18h à la médiathèque Etienne Caux, animée par l’équipe de la médiathèque et le collectif l’art à l’ouest.

© Collecte Tous à la plage – Joannick Briand
L’autre proposition, « Tous à la plage », est une collecte menée en 2025 auprès des habitants et des archives municipales et départementales. Plus de 110 personnes ont répondu et confié leurs images d’album. Le résultat est exposé au jardin public de Sautron, en gare et le long de la ligne Hélyce. Le format participatif est devenu courant dans les festivals, avec le risque d’une mise en scène un peu attendue de la mémoire collective, mais le choix de diffuser ces photos dans les lieux de passage quotidiens, plutôt que dans une salle, change la donne : c’est le seul dispositif du parcours que les Nazairiens croiseront sans avoir décidé d’aller voir de la photographie.

© Collecte Tous à la plage – Antonin Crusson
Hors champ : Ar Men Du et galerie Mostra
Le festival prolonge sa programmation chez deux galeristes. Sixtine Sévrière, plasticienne diplômée de l’école Camondo installée à Saint-Nazaire, expose à la galerie Ar Men Du du 5 au 30 septembre. Son matériau : les déchets plastiques ramassés sur les plages de Belle-Île depuis le naufrage de l’Erika, pesés et répertoriés depuis 2014, puis recomposés en pièces sculpturales. C’est, de fait, la proposition la plus frontale du festival sur l’état du littoral.

© Sixtine Sévrière
À Nantes, la galerie Mostra d’Hervé Castaing accueillait le collectif Nues, sept femmes à la fois photographes et modèles réunies depuis 2022 autour du nu féminin et de l’intime. L’exposition s’est tenue du 4 juin au 11 juillet, mais une rencontre avec le collectif a été programmée aux Franciscains dans le cadre du festival.

© Fanny Paris, Collectif Nues
Informations pratiques :
Cargo, les photographiques de Saint-Nazaire, 6e édition
Du 26 juin au 27 septembre 2026
Quartiers Centre-ville et Villès-Martin, gare SNCF & ligne de bus Hélice
Accès libre, entrée gratuite
Toutes les informations sur le site du festival

