Si Véronique Ovaldé écrit au « Je », ce n’est pas pour parler d’elle mais plutôt pour dresser un portrait de sa mère, Simone, devine-t-on grâce à la dédicace. Dans le corps du texte, l’autrice ne prononce pas son prénom. Peut-être parce que le destin obligé de cette dernière est partagé par moult femmes de sa génération ?
« À nos vies imparfaites » de Véronique Ovaldé : un appel à lever notre verre pour trinquer un soir de défaiteDouée pour l’école
La première scène nous fait comprendre que sa jeunesse n’a pas été une partie de plaisir. Entre les bombardements alliés, la présence des Allemands et le manque de considération des proches. Heureusement, la petite, sensible, est douée à l’école et se fait repérer par son institutrice qui se déplace à la ferme pour convaincre les parents d’inscrire leur fille au lycée.
À 14 ans, elle finira domestique en banlieue parisienne. Un jour de liberté par mois, l’enfer. Simone y croisera un apprenti en bâtiment dont elle tombera amoureuse : le père de Véronique Ovaldé. « C’était mon père le personnage. Et c’est elle qui est apparue » , avait prévenu rapidement l’autrice.
Possessif, jaloux et violent
Car le père est « gratiné ». Cet ancien appelé de la guerre d’Algérie a beau faire le fanfaron une fois sorti de la maison, il est ombrageux dès qu’il passe le seuil du domicile. Il est surtout possessif et jaloux comme un pou. Au point d’appeler la patronne de son épouse pour lui dire qu’elle arrête de travailler. Plus jamais Simone n’occupera un emploi. C’est elle qui doit se lever pour changer la chaîne à la télé. Il ira surtout jusqu’à la taper. « J’ai bien raté ma vie », confie-t-elle à sa fille qui s’est réfugiée, comme sa sœur bibliothécaire, dans les livres : Philipp Roth, Norman Mailer, Carson McCullers… Quand le père avait posé Mein Kampf sur la table basse.
C’est pour cette raison que Véronique Ovaldé a imaginé ce qu’aurait pu être l’existence de sa mère si elle avait accepté de désobéir. Ce dont elle a été incapable. Sauf un peu sur la fin…
« Personne n’a peur des gens qui sourient » : la grâce de Véronique Ovaldé
L’autrice qui a réussi, elle, à divorcer en partant avec ses deux enfants (« Je t’admire beaucoup, ma fille » lui a dit Simone) a le talent de nous surprendre en imaginant les vies parallèles de sa mère. Mais aussi pour planter un décor en utilisant nos sens, pour reconstituer les époques, pour sortir la sulfateuse et dézinguer son père et le patriarcat au sens large, grâce à une prose émaillée de punchlines courtes et de phrases longues.
Un livre lucide, intelligent, poignant (on pense à la scène sur la plage) et surtout un hommage magnifique à Simone qu’on a envie de prendre dans nos bras. Ce n’était vraiment pas mieux avant.
Vivre sans bonheur et n’en point dépérir Roman De Véronique Ovaldé, Flammarion, 208 pp. Prix 21 €, numérique 15 €