La revoilà avec ses yeux globuleux et ses pattes rayées. Disparue depuis plus d’un demi-siècle, Hyalomma lusitanicum est de retour dans la région. Cette tique est reconnaissable par ses longues pièces buccales qui lui permettent de piquer sa proie mais surtout, elle se distingue par sa taille : cinq millimètres avant un repas sanguin et jusqu’à un centimètre, après. C’est au moins deux fois supérieur à la normale, ce qui lui a valu ce surnom de « géante ».

Philippe Parola-Casanova, professeur de maladies infectieuses à l'IHU, étudie cette espèce à la loupe.Philippe Parola-Casanova, professeur de maladies infectieuses à l’IHU, étudie cette espèce à la loupe. / Photo Philippe LAURENSON

« Au départ, on ne s’intéressait pas à cette espèce. Au printemps 2022, nous avons été alertés qu’une tique agressive se trouvait dans la zone de l’étang de Bolmon, autour de Marignane. Nous sommes allés voir, avec une double casquette d’entomologistes et de médecins, explique Philippe Parola-Casanova, professeur de maladies infectieuses à l’IHU Méditerranée Infection, et ex-bras droit du très controversé Didier Raoult et qui avait un temps été démis de sa chefferie de service. On n’a pas eu besoin de forcer, la tique venait sur nous alors qu’on suivait le chemin de randonnée. »

À l’époque, la nouvelle met les scientifiques et médias en alerte. Ils pensent trouver Hyalomma marginatum. Établi depuis de nombreuses années en Corse, cet acarien est susceptible de porter le virus de la fièvre hémorragique Crimée-Congo. « C’est une maladie qui peut être grave. En France, nous n’avons pas diagnostiqué de cas aigu chez l’homme mais un plan de recherche et surveillance a été mis en place », se souvient le directeur du centre de référence pour les maladies transmises par les tiques.

De retour au labo, l’équipe de Philippe Parola-Casanova étudie à la loupe les bêtes qu’ils ont ramassées avec une sorte de grosse pince à épiler. À l’IHU, ils disposent d’outils moléculaires qui permettent d’analyser l’ADN et les protéines pour différencier les espèces. Dans ce cas, quatre spécimens sont identifiés dont trois qu’ils connaissent. Une inconnue : Hyalomma lusitanicum.

« Cette tique a été observée pour la dernière fois à la fin des années 1950 en Camargue, dans le Var et les Pyrénées-Orientales. Au stade immature, elle est inféodée aux lapins et adulte, elle pique les gros animaux (bovins, taureaux, chevaux, sangliers…) et plus rarement les chiens, détaille l’infectiologue. Sa cible n’est pas l’homme, il faut entrer dans son univers pour se faire attaquer. » Lusitanicum peut alors être considérée comme une espèce réémergente.

Philippe Parola-Casanova part toujours d’une observation naturelle, comme ici, ou du patient. On dit alors que la recherche est « conduite par la curiosité », soutenue par des moyens de dernière génération. Pendant trois ans, son équipe va, une fois par mois, observer la saisonnalité de cette tique et étudier ce qu’elle contient. Il s’avère que Lusitanicum résiste à l’hiver : elle a de quoi se nourrir et elle est à l’aise dans le bassin méditerranéen.

« Au final, nous n’avons pas trouvé le virus Crimée-Congo sur les 3000 parasites analysés, conclut le spécialiste marseillais qui a publié les résultats de cette étude en novembre dernier sur l’archive ouverte d’Aix-Marseille Université, centralisant les productions scientifiques. En revanche, nous avons détecté une autre bactérie, Rickettsia sibirica mongolitimonae. »

Transmissible à l’homme, une rickettsie, peut être responsable d’une maladie avec fièvre. Elle laisse une croûte noire (en général, aux jambes), des boutons et parfois une lymphangite, un cordon rouge sous la peau. En pratique, si la tique est retirée dans les 12 à 24h, le risque qu’elle transmette un microbe est quasi nul. Et en cas d’infection, elle se traite avec des antibiotiques.

À l’œil nu, il était impossible de la distinguer de sa cousine marginatum, potentiellement mortelle. « À ce jour, moins d’une centaine de cas humains provenant de Lusitanicum ont été rapportés dans le monde, tempère Philippe Parola-Casanova. Maintenant, on fait de la métagénomique: on essaie de savoir si cette tique porte d’autres virus pour compléter la connaissance. »