C’est le hold-up cinématographique de l’année en Chine. Ridiculisé pour son animation rudimentaire, le long métrage d’animation ‘Niu Lai’, réalisé de manière totalement artisanale pour 12’000 francs, a pourtant vu son destin basculer suite à un emballement viral sur les réseaux sociaux.
Dans une industrie du film d’animation habituée aux budgets pharaoniques et aux rendus 3D ultra sophistiqués, l’existence même de ‘Niu Lai’ tient du miracle. Selon son réalisateur, Xin Yumeng, le long métrage de 86 minutes n’aura coûté qu’un peu plus de 100’000 yuans, soit environ 12’000 francs suisses.
Un budget dérisoire pour un projet qui, après un démarrage catastrophique, figure désormais parmi les films les plus vus du moment en Chine, rivalisant même avec les blockbusters hollywoodiens ‘Spider-Man: Brand New Day’ et ‘L’Odyssée’.
Une production totalement « artisanale »
Le film suit le destin de Niu Lai, un jeune veau né si faible et timide qu’il peine à tenir sur ses pattes. Couvé par sa mère et protégé par son troupeau, il bascule un jour dans un rêve profond et abstrait en suivant une alouette. Au cours de ce long voyage onirique, jalonné de rencontres étranges, le jeune bovin va devoir affronter ses plus grandes peurs pour apprendre le courage et la survie.
Derrière ce récit initiatique aux accents surréalistes se cache un duo d’autodidactes. Xin Yumeng, ancien architecte d’intérieur de 34 ans, et sa mère, Sun Lifang, employée d’une entreprise publique, ont passé cinq ans à concevoir le film dans leur salon. Sans aucune formation technique, ils ont appris la modélisation 3D et l’animation sur le tas, en s’aidant de tutoriels en ligne et en investissant leurs économies dans des ordinateurs d’occasion.
Xin Yumeng a assumé seul les rôles de modélisateur 3D, d’animateur, de monteur, de producteur et d’investisseur. Sa mère, Sun Lifang, a quant à elle rédigé le scénario, composé la bande originale et interprété la chanson du générique. Ensemble, ils ont également prêté leurs voix à l’intégralité des personnages.
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Du désastre au triomphe
À sa sortie le 5 août dernier en Chine, le film semble condamné à l’échec le plus total. Sans bande-annonce ni campagne de promotion, il ne récolte que quelque 7000 yuans (environ 840 francs) durant ses dix premiers jours d’exploitation. Sur les plateformes de notation, les critiques sont assassines. Le grand média en ligne chinois Pengpai cite ce spectateur qui résume bien le sentiment général en qualifiant ‘Niu Lai’ d' »œuvre qui ne ressemble à rien », ajoutant que « la technique est obsolète, l’intrigue manque cruellement de substance et l’exécution est catastrophique. »
Mais c’est précisément cette esthétique totalement bancale qui va attirer l’attention sur les réseaux sociaux. En quelques jours, les extraits de ‘Niu Lai’ partagés par les premiers spectateurs deviennent viraux, et les mèmes, remixes et détournements fleurissent.
Poussés par la curiosité pour un film présenté comme tellement raté qu’il en est fascinant, des milliers de spectatrices et spectateurs se ruent dans les salles pour vivre l’expérience par eux-mêmes. Le phénomène est tel que certains cinémas, dépourvus de matériel promotionnel officiel, dessinent eux-mêmes les affiches du film au feutre pour répondre à la demande.
Une affiche réalisée à la main pour le film d’animation chinois ‘Niu Lai’, photographiée dans un cinéma de Pékin le 19 août 2026. [REUTERS – Xiuhao Chen] Le charme de l’imperfection
Au-delà de la plaisanterie virale, le succès de ‘Niu Lai’, qui a passé la barre des 31 millions de yuans de recettes (près de 3,7 millions de francs), pose une question très contemporaine sur notre rapport aux images. À l’heure où les écrans sont saturés d’images léchées et standardisées au pixel près, l’imperfection criante du film de Xin Yumeng agit peut-être comme un contre-pouvoir.
Pour une partie du public, cette maladresse technique est, en tous les cas, le gage d’une sincérité et comme l’explique le réalisateur Remo Zhu, ce projet artisanal a su capter une forme d’humeur rebelle du moment. « C’est un état d’esprit qui revendique: ‘ne me dites pas quoi faire, quoi regarder ou quoi manger – c’est moi qui décide (…) et dans une salle comble remplie d’inconnus, cela devient une véritable expérience collective, interactive et immersive. »
Andréanne Quartier-la-Tente avec Reuters