LA TRIBUNE DIMANCHE – Selon vous, l’Europe n’incite pas les entreprises à investir. Défend-elle trop les consommateurs ?
CHRISTEL HEYDEMANN — Je ne voudrais pas faire de « l’Europe bashing », surtout au moment où les Américains ont tendance à instrumentaliser cette critique. Mais de très nombreux patrons européens demandent simplement que l’on prenne conscience de l’énorme potentiel de notre marché. Leur cri du cœur, c’est « Libérez ce potentiel ! ». Les États-Unis et la Chine défendent leurs entreprises. Pourquoi l’Europe n’en ferait-elle pas autant ?

Comment ?
D’abord en éliminant les obstacles qui perdurent entre les États membres. Les marchés nationaux prennent trop souvent le pas sur le marché unique. Or les réalités concrètes en matière de régulation, de sécurité, du respect de la vie privée ou du droit des consommateurs diffèrent fortement d’un pays à un autre. D’où une trop grande complexité, qui freine les entreprises. Dans les télécoms, la régulation date de l’époque où existaient encore des monopoles… Il faut également simplifier, le plus possible. On le sait.

Tous les rapports le disent, à commencer par ceux de Mario Draghi et d’Enrico Letta. La proposition concernant le Digital Networks Act n’est pas encore au niveau de l’ambition nécessaire, alors que l’Europe a besoin de champions dans le numérique pour peser dans les négociations face à des géants comme Apple, Google, Netflix ou Starlink. La taille critique est fondamentale.

Et dans les télécoms ?
Le marché unique des télécoms n’existe pas en Europe, à cause entre autres des écarts de régulation. Nous y avons plus de 40 opérateurs avec en moyenne 5 millions de clients chacun, alors que les États-Unis et la Chine n’en comptent chacun que trois, avec respectivement des moyennes de 110 millions et 450 millions de clients par opérateur. C’est une différence d’échelle colossale ! Elle entraîne le ralentissement des champions nationaux, qui peinent, dans ces conditions, à retirer les bénéfices de leurs positions de marché. Nos équipementiers, dont Nokia ou Ericsson, en sont également pénalisés. L’Europe passe à côté de sa puissance industrielle.

Cela influence-t-il votre plan stratégique ?
Après avoir massivement déployé la fibre, nous prévoyons de réduire nos investissements en Europe – surtout parce que ces marchés sont matures. Mais nous prévoyons d’investir dans des domaines innovants de croissance, comme l’indique notre plan stratégique. Nous continuons parallèlement à mettre en œuvre des consolidations au niveau national dès que cela est possible, car elles créent de fortes synergies. Nous l’avons fait en Belgique et en Roumanie. Et nous allons reprendre 100 % de notre filiale en Espagne. Nous verrons si nous y parviendrons en France.

Où en êtes-vous du rachat de SFR aux côtés de Bouygues Telecom et d’Iliad ?
Nous sommes toujours en période de « due diligence », cette phase de vérification des documents financiers et juridiques, avec beaucoup d’échanges et de discussions entre les acteurs. Néanmoins, aujourd’hui, nous n’avons pas abouti à un accord sur le format que pourrait prendre une offre. Ni, bien sûr, sur son montant. Cela reste une transaction très complexe. Nous prendrons le temps nécessaire.

Orange a-t-il vraiment intérêt à reprendre une part des actifs de SFR ?
La réponse est oui, absolument. En premier lieu parce que la France est notre premier marché et que nous comptons bien en rester le premier opérateur. Ensuite parce que SFR est lui-même un gros opérateur, avec 26 millions de clients, dont 17 millions dans le mobile. Cela influera nécessairement sur les parts de marché des trois acteurs, ainsi que sur les amortissements des réseaux. Reprendre des clients générerait des gains d’efficacité importants, ce qui nous permettrait d’investir dans la durée, tout en garantissant des prix bas. D’autant plus que nous sommes sur un marché français en très faible croissance.

Vous n’avez pas caché votre intérêt pour les fréquences mobiles. Pourquoi ?
Les fréquences mobiles sont l’équivalent du moteur pour les voitures. C’est même le nerf de la guerre dans le métier des opérateurs de téléphonie mobile. Elles permettent d’écouler le trafic, alors qu’il continue d’augmenter de 15 à 20 % par an. L’Autorité de régulation décidera bien sûr du processus.

La France a la chance d’être l’un des pays le plus fibré d’Europe.

D’autres négociations de consolidation ont échoué auparavant. Les conditions ont-elles changé ?
Oui. Aujourd’hui, il y a un vendeur déclaré. Et un dialogue volontariste entre les différentes parties. Reste une émotion perceptible, liée à l’histoire vécue par ces acteurs dans le passé. J’ai du respect pour ces entrepreneurs, propriétaires de leur entreprise. Chacun défend ses intérêts, mais tous essaient de trouver une voie pour aboutir. Nous verrons si nous trouvons un accord. Ou non.

Quelle a été la teneur de vos échanges avec l’Autorité de la concurrence au sujet de SFR ?
Ce ne sont pour l’instant que des échanges préalables, puisque nous n’avons pas encore de dossier à proposer. Mais nous savons bien que nous vivons dans un monde où le pouvoir d’achat est sous pression : il faut donc pouvoir offrir une large palette d’offres aux consommateurs. Les pouvoirs publics et l’Autorité de la concurrence seront attentifs au maintien d’offres à des prix accessibles : la France a la chance d’être l’un des pays le plus fibré d’Europe et de disposer des prix parmi les plus bas.

Face à une activité ralentie en Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient deviennent-ils des moteurs de croissance ?
La croissance est effectivement rapide sur le continent africain, ainsi qu’au Moyen-Orient : elle a atteint 13 % au quatrième trimestre, là où nous ne sommes qu’à 0,6 % en France. Le rachat de 100 % de notre coentreprise en Espagne, prévu avant la fin du premier semestre, sera également créateur de valeur, avec un marché dynamique pour les entreprises. C’est pourquoi nous prévoyons que le chiffre d’affaires d’Orange devrait augmenter, de 40 milliards d’euros aujourd’hui à 50 milliards dans les trois ans à venir. 

Le climat actuel de défiance de l’Europe vis-à-vis des États-Unis remet l’accent sur la souveraineté. Quel rôle le groupe peut-il jouer dans ce contexte ?
Nos clients se posaient déjà des questions depuis l’arrivée de la seconde administration Trump au pouvoir, il y a un an. L’actualité autour du Groenland a accentué la prise de conscience sur ce sujet de souveraineté. Je pense qu’il serait illusoire d’imaginer une autonomie technologique totale de l’Europe. Mais nous pouvons construire un monde où des choix et des bascules soient possibles. Voilà pourquoi nous voulons nous positionner comme partenaire de confiance, à la fois auprès des entreprises et des particuliers. Sur le quantique, la cybersécurité ou l’intelligence artificielle, en particulier, nous travaillons déjà avec des partenaires européens, comme Mistral AI ou Qevlar AI, par exemple.