Réunies au cinéma dans Histoires de la nuit, de Léa Mysius, les deux hyperactrices se sont livrées le temps d’une conversation enlevée et d’un shooting exclusif.

Paris, 16 juillet, avenue des Chasseurs, dans le XVIIe arrondissement. Sous le regard ébahi des étudiants du quartier, Monica Bellucci et Hafsia Herzi déambulent bras dessus, bras dessous pour les besoins de la cover de Madame Figaro. Ce qui frappe d’emblée, c’est à quel point ces deux femmes, qui n’ont ni le même âge ni le même parcours, se ressemblent. Ces deux brunes incandescentes, méditerranéennes revendiquées, dégagent à la fois une force tranquille et une douceur rassurante. Ensemble, elles incarnent deux visages d’une féminité inspirante. Monica Bellucci, mère de deux filles, romanesque et glamour, s’inscrit dans la lignée des grandes icônes du cinéma italien. Hafsia Herzi, mère de deux garçons, porte, elle, une féminité ancrée dans le réel, une authenticité traversée par une radicalité lumineuse. Toutes deux ont également refusé de se laisser assigner à un rôle. Après avoir fait ses premiers pas dans le mannequinat, Monica Bellucci s’est imposée comme une actrice populaire. Révélée devant la caméra, Hafsia Herzi a, de son côté, bâti une œuvre de cinéaste qui lui vaut, aujourd’hui, une place de premier plan dans le paysage cinématographique français.

Monica : trench-coat en gabardine de coton Fendi. Bijoux et montre Cartier.Hafsia : manteau en drap de laine Dior.
LUC BRAQUET/ H&K pour Madame Fig

Les réunir à l’écran s’est avéré une évidence. Dans Histoires de la nuit, de Léa Mysius, adaptation du roman de Laurent Mauvignier, présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, Monica Bellucci et Hafsia Herzi interprètent des voisines vivant dans des fermes isolées. La première incarne une artiste peintre solitaire, sur le déclin, entourée de toiles sombres et de regrets ; la seconde prête ses traits à une mère de famille tranquille en apparence. Si leurs personnages se croisent peu à l’image, Histoires de la nuit offre à chacune un rôle d’une rare intensité. Ces deux femmes qui rêvaient de cinéma nourrissent désormais l’imaginaire des autres.


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Madame Figaro. – Quel regard portez-vous l’une sur l’autre ?

Hafsia Herzi. – Je ne connaissais pas Monica avant le film de Léa Mysius et j’avais hâte de la rencontrer. Je demandais sans arrêt à Léa si elle était arrivée sur le tournage. (Rires.) Je n’avais entendu que des éloges à son sujet. On m’avait toujours décrit une femme d’une grande gentillesse, et cela s’est confirmé. J’éprouve beaucoup de respect et d’admiration pour elle. J’ai été profondément marquée par son travail dans Irréversible, de Gaspar Noé, en 2002. Ce n’était pas un rôle facile (elle incarnait une femme victime d’un viol, NDLR), mais il était essentiel de montrer cette réalité. J’ai toujours aimé la manière dont Monica en parlait, avec beaucoup de pudeur, une grande dignité et une sorte de détachement, indispensable dans ce métier.

Hafsia n’est pas seulement une immense actrice, c’est aussi une grande réalisatrice.

Monica Bellucci

Monica Bellucci. – La première fois que j’ai vu Hafsia à l’écran, c’était dans La Graine et le Mulet, d’Abdellatif Kechiche. Je me suis dit : « Mais c’est qui, cette fille ! » Sa féminité naturelle m’a immédiatement fascinée. Elle dégageait une force profondément animale. Sa façon de se déplacer, de tout exprimer sans jamais en faire trop, m’avait impressionnée. Il y a chez elle quelque chose de très méditerranéen, une présence pleinement assumée. Aujourd’hui, Hafsia n’est pas seulement une immense actrice, c’est aussi une grande réalisatrice. Je trouve magnifique de la voir déployer un tel talent tout en restant profondément humaine et authentique. Préserver cette vérité lorsqu’on connaît le succès est loin d’être une évidence.

Qu’est-ce qui vous a séduites dans Histoires de la nuit  ?

H. H. – D’abord, le fait que ce soit Léa Mysius qui le réalise, parce que j’aime énormément son travail. Ensuite, elle m’a confié un personnage complexe, une femme qui ment car elle n’a pas d’autre choix. Ce qui m’a touchée, c’est que nous portons tous, à des degrés divers, un passé ou des secrets que nous préférons taire. J’éprouve donc beaucoup d’empathie pour Nora. Et lorsque j’ai demandé à Léa si elle pouvait nous écrire davantage de scènes communes avec Monica, elle m’a répondu : « Ce n’est pas possible, vous ne vous aimez pas ! » (Rires.) Léa possède un univers très singulier. Elle dirige avec une précision remarquable et signe une magnifique adaptation du roman de Laurent Mauvignier.


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M. B. – Léa a ouvert en moi une porte que je n’avais encore jamais franchie en m’offrant la possibilité d’incarner un personnage loin de la figure méditerranéenne traditionnelle : une femme froide, fermée, qui a choisi de vivre seule avec son chien. C’est une peintre en détresse qui a le sentiment d’avoir échoué comme mère autant que comme artiste, puisqu’elle ne vend plus ses œuvres. Elle porte aussi cette idée que, passé un certain âge, les femmes deviennent transparentes. Or, pour qu’un tel personnage existe, il faut aussi lui correspondre physiquement. Avec le temps, le corps se transforme. En vieillissant, on accède à des émotions, à des états d’âme qu’il m’aurait été impossible d’exprimer à 30 ou 40 ans. Même avec le meilleur maquillage, je n’aurais jamais pu les interpréter avec la même justesse. Seule l’expérience de la vie ouvre ces territoires-là. En tant que comédienne, c’est passionnant. Et si j’aime profondément ce métier, j’apprécie également la distance que les années apportent. Je ne suis plus seulement actrice, je deviens aussi spectatrice, et ce recul est extrêmement enrichissant.

Manteau long en laine mélangée Lanvin. Bague et montre Cartier.Maquillage Letizia Carnevale. Coiffure Maison John Nollet par Pierrick Sellenet. Manucure Magali Sanzey.
LUC BRAQUET/ H&K pour Madame Fig

Le regard d’une réalisatrice diffère-t-il de celui d’un réalisateur ?

H. H. – Je n’ai pas vraiment ressenti de différence. Tout dépend de la personnalité et de la sensibilité de chacun.

M. B. – Il est toujours délicat de généraliser, mais il existe parfois, entre femmes, une forme de compréhension immédiate. Lorsque le courant passe, les messages circulent sans même qu’il soit nécessaire de les formuler. Comme nous partageons certains codes, la communication peut paraître plus fluide. C’est une alchimie presque animale, instinctive, qui échappe à la rationalité. Quand cette connexion s’installe, je la trouve très précieuse. Et, en ça, je me réjouis de voir émerger une nouvelle génération de réalisatrices qui prennent la parole, imposent leur regard et racontent leurs propres histoires. Avec Léa, je me suis immédiatement sentie en confiance, parce qu’elle dirige avec beaucoup d’écoute tout en sachant parfaitement où elle va. C’est rassurant pour les acteurs. Je me suis sentie libre avec elle.

H. H. – Et aimée ! Elle nous a filmées avec énormément d’amour et de respect.

En voyant Monica Bellucci, on pourrait croire qu’elle veille à préserver son image à l’écran, alors que pas du tout.

Hafsia Herzi


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M. B. – Oui, et c’est essentiel parce que le jeu impose une forme d’abandon. On ne peut pas confier sa douleur à n’importe qui. C’est quelque chose de très intime. Le corps n’est qu’un instrument, la manifestation visible d’un long travail intérieur. Pour livrer cela, il faut se sentir en sécurité.

En tant qu’actrice, est-ce intéressant d’explorer la solitude d’un personnage et de renoncer aux artifices ?

M. B. – Les silences font partie de la magie du cinéma. La force de cet art réside aussi dans le fait qu’il n’a pas toujours besoin de mots. Ils deviennent parfois superflus face à la puissance d’une image. Quand on regarde La Leçon de piano , de Jane Campion, où tant de choses se jouent dans les silences, on comprend que c’est précisément là que naît la beauté du film.

H. H. – Quand on se met au service d’un personnage, les artifices n’ont plus aucune importance. En voyant Monica Bellucci, on pourrait croire qu’elle veille à préserver son image à l’écran, alors que pas du tout. Ce qui compte pour elle, c’est le personnage, et c’est une vraie force. J’ai connu des comédiennes qui refusaient d’apparaître au naturel par peur d’abîmer leur image. Alors que, pour moi, il est plus difficile de livrer une émotion que de montrer son corps. C’est même beaucoup plus impudique. Mais cela exige une confiance absolue : sans elle, impossible de s’abandonner. De mon côté, j’ai davantage incarné des femmes sans artifices que l’inverse. D’ailleurs, je plaisante souvent en disant : « Si je veux me faire belle, ce sera pour l’avant-première ! » (Rires.)

Bomber, jupe en tweed et chemise Chanel. Bijoux Messika.
LUC BRAQUET/ H&K pour Madame Fig

Où se situe la féminité, selon vous ?

H. H. – Partout. Il n’existe pas une seule façon d’être féminine. Chacune possède sa propre féminité. C’est d’ailleurs pour cette raison que je tenais à ce que l’héroïne de mon film La Petite Dernière subisse sans cesse ce reproche : « Tu n’es pas assez féminine. » Cette injonction m’agace profondément. Pourquoi faudrait-il répondre à une définition de la féminité ? Et pour les hommes, où commencerait la masculinité ? Chacun est libre d’être qui il est. La féminité appartient autant au regard de l’autre qu’à ce que l’on porte en soi.

M. B. – J’ai grandi avec le cinéma italien. Mes modèles s’appelaient Monica Vitti, Stefania Sandrelli, Sophia Loren, Gina Lollobrigida, Silvana Mangano, Anna Magnani ou encore Giulietta Masina. Elles étaient toutes très différentes physiquement, mais chacune possédait une présence incroyable. Elles dansaient, chantaient, parlaient plusieurs langues… Elles semblaient capables de tout. Avec le recul, je comprends que rien de tout cela ne relevait du hasard : derrière leur talent et leur féminité se cachait un immense travail. Ce sont ces femmes qui m’ont fait rêver. Puis j’ai découvert les actrices américaines, avant de tomber amoureuse du cinéma français. J’y ai rencontré une autre forme de féminité. Les Italiennes, même très jeunes, portaient souvent une intensité dramatique, une maturité presque innée. Les Françaises, comme Brigitte Bardot, Jeanne Moreau ou Annie Girardot, dégageaient quelque chose de plus léger, plus libre, parfois plus insouciant, sans rien perdre de leur force. Ce contraste m’a fascinée. C’est aussi pour cela que je suis venue en France : je rêvais de ce cinéma.

Nous cherchons trop souvent à tout expliquer : comprendre ce que l’autre pense, pourquoi il ou elle agit ainsi, pourquoi il ou elle reste en retrait.

Hafsia Herzi

Et vous, Hafsia Herzi, avec quels modèles féminins avez-vous grandi ?

H. H. – Avec Monica Bellucci ! Ainsi, je me souviens d’elle dans Combien tu m’aimes ?, de Bertrand Blier. J’ai été frappée par sa beauté, qui offrait un nouveau visage, un nouveau corps au cinéma. Je n’ai rien contre les silhouettes très minces, mais Monica rappelait les femmes des tableaux anciens ou des statues antiques : un corps plantureux, avec des formes, un corps vivant. C’était magnifique de voir cette beauté-là, une beauté qu’on avait moins l’habitude d’observer à l’écran. En tant que réalisatrice, j’aime aussi filmer ces physiques-là.

Monica Bellucci, à l’image de votre personnage dans le film, pensez-vous avoir un bon instinct ?

M. B. – L’instinct nous guide, bien sûr, mais les chemins que l’on emprunte, qu’ils soient heureux ou plus périlleux, constituent parfois des étapes indispensables pour avancer. C’est vrai dans la vie comme au cinéma. Chaque expérience nous transforme, nous rend meilleurs. Et ce parcours intime conserve toute sa valeur, quel que soit le destin du film.

Vos personnages sont aussi nimbés de mystère…

H. H. – Le mystère, on l’a ou on ne l’a pas. Je ne crois pas qu’il se joue. Je l’associe d’ailleurs à une forme de mélancolie. Nous cherchons trop souvent à tout expliquer : comprendre ce que l’autre pense, pourquoi il ou elle agit ainsi, pourquoi il ou elle reste en retrait. Mais certaines personnes sont simplement mélancoliques. Et cette part d’ombre n’a pas nécessairement besoin d’être déchiffrée.

Pourquoi faites-vous du cinéma aujourd’hui ?

M. B. – Avant d’être actrice, j’ai d’abord été spectatrice. Je passais des journées entières au cinéma, j’allais voir jusqu’à trois films par jour. Les émotions que ces actrices faisaient naître en moi étaient d’une telle puissance qu’elles réveillaient mes sens, nourrissaient ma réflexion et bouleversaient quelque chose de très profond en moi. J’ai eu envie de transmettre cela aux autres.

H. H. – C’est un métier de passion. Je crois même qu’il est impossible de l’exercer sans cette foi. Pour ma part, j’en rêvais depuis toujours. C’est cette conviction qui m’a aussi conduite à écrire mon premier film. Je me suis dit que je n’avais rien à perdre. Je ne voulais pas vivre avec le regret de ne pas avoir essayé et je ne pourrais pas dire aujourd’hui pourquoi ça a marché… Sans doute le destin ?

Trench-coat en coton Dolce & Gabbana. Bague Cartier.
LUC BRAQUET/ H&K pour Madame Fig

Et aimeriez-vous diriger un jour Monica Bellucci ?

H. H. – Oui, sans hésiter. Elle m’inspire énormément et je suis convaincue qu’elle peut tout interpréter. Sur le tournage d’Histoires de la nuit, j’ai remarqué sa capacité à maintenir une tension intérieure du début à la fin. C’est une qualité rare. Chez elle, tout paraît instinctif, rien ne semble calculé. C’est une immense force. Il y a des acteurs auxquels on s’abandonne immédiatement : Monica appartient à cette espèce.

« Histoires de la nuit », de Léa Mysius, avec Monica Bellucci, Hafsia Herzi, Benoît Magimel, Bastien Bouillon… Sortie le 16 septembre