Alors que le chanteur est censé se produire sur scène à partir du 2 octobre dans une trentaine de villes, plus de la moitié des élus concernés se sont manifestés contre le maintien de ses concerts.
Sur le plan de salle, il ne reste que quelques fauteuils de libres. Le Colisée de Chartres (Eure-et-Loire) et ses 4 000 places accueilleront-ils Patrick Bruel et ses fans, comme prévu, le 2 octobre ? C’est à partir de cette date que le chanteur de 67 ans, mis en examen dans quatre dossiers de violences sexuelles et visé par une trentaine de plaintes au total, doit à nouveau se produire sur scène.
Après la multiplication de témoignages dans la presse l’accusant de viols, tentatives de viol et agressions sexuelles, la star avait décidé d’annuler la première partie de sa tournée pour les 35 ans de son album Alors regarde, avant l’été. La seconde partie, 35 dates jusqu’au 21 novembre, était, elle, maintenue. La parution d’un article de Voici, vendredi 21 août, a relancé le débat autour de la tenue de ces concerts. Selon le magazine people, Patrick Bruel a bien l’intention de monter sur scène dans les prochaines semaines, malgré les appels à la mobilisation de collectifs féministes. « Rien de nouveau », balaie l’entourage du chanteur, auprès de franceinfo. Reste que plus de la moitié des maires des villes concernées s’opposent désormais publiquement à sa venue, selon notre décompte. Les derniers à s’être manifestés étant celui d’Amiens (Somme) et celle de Strasbourg (Bas-Rhin).
« Ma position est claire : je condamne la venue de Patrick Bruel compte tenu des accusations portées à son encontre », a déclaré le premier, Frédéric Fauvet, dans un communiqué publié le 25 août. Il ajoute qu’à ce jour, « Amiens Métropole et le Zénith ne disposent d’aucun levier juridique » permettant « d’annuler un concert sur la base d’accusations ou de procédures en cours ». La maire socialiste de Strasbourg, Catherine Trautmann, affirme de son côté avoir demandé au Zénith, où Patrick Bruel doit se produire le dernier jour de sa tournée, d’étudier les moyens d’empêcher le chanteur de s’y produire, « au regard du nombre de plaintes et de la gravité des faits dénoncés ».
De fait, les élus ont peu de marge de manœuvre pour décider d’annuler des concerts. Non seulement la plupart des salles sont détenues par des organismes privés, mais même quand les communes sont propriétaires des lieux, elles n’ont pas toujours la main sur la programmation, comme l’expliquait à Radio France le maire de Vaison-la-Romaine (Vaucluse), où devait se rendre Patrick Bruel début juillet : « On loue notre théâtre antique à un tourneur, qui fait se produire tel ou tel artiste. Casser une location, pour nous, est quelque chose d’impossible. »
Seul le maire de Chartres, gestionnaire de la salle du Colisée, semble être en posture de refuser d’accueillir l’artiste pour la première date de cette tournée. Et ce pour des raisons spécifiques : « Il se trouve qu’il n’y a pas de contrat entre la production de Patrick Bruel et nous. Il y avait simplement une option de réservation. Par conséquent, il n’y a pas d’argent versé pour ce sujet », assure sur franceinfo Ladislas Vergne. Un courrier pour supprimer cette option de réservation a été envoyé à la société de production de l’artiste et est resté sans réponse, précise l’édile. Sollicitée à ce sujet par franceinfo, ladite société, 14 Productions, n’a pas donné suite.
L’élu divers droite brandit aussi l’argument du risque de trouble à l’ordre public dans sa ville pour justifier une annulation. « Si le concert se tenait, il y aurait probablement des grosses manifestations, des grosses perturbations que je devrais gérer », explique Ladislas Vergne. Le maire peut prendre un arrêté municipal d’interdiction du concert, au titre de son pouvoir de police. Mais ce type de mesure est fortement encadré par les principes de nécessité et de proportionnalité et peut être retoqué par un juge administratif. « Dans le cas des concerts de Patrick Bruel, ce serait une décision qui porte atteinte à la liberté de travailler. Il faut donc vraiment démontrer qu’il y a un risque potentiel à l’ordre public, avec des appels à l’affrontement sur les réseaux sociaux par exemple », explique à franceinfo Vanessa Fitoussi, avocate spécialisée en droit du spectacle.
Ce type d’interdiction relève plus souvent de la préfecture. Plusieurs spectacles de Dieudonné ont ainsi été annulés cette année par les préfets de Haute-Garonne, des Pyrénées-Orientales et tout récemment des Alpes-Maritimes. Mais l’humoriste controversé a déjà été condamné une trentaine de fois pour des propos racistes et antisémites. C’est donc par anticipation d’une nouvelle infraction de ce type que les arrêtés d’interdiction sont pris. Patrick Bruel, lui, est mis en examen et bénéficie, à ce stade, de la présomption d’innocence. Le chanteur conteste l’ensemble des faits qui lui sont reprochés.
Vanessa Fitoussi n’a pas souvenir d’une annulation de spectacle en raison d’une procédure judiciaire en cours ou d’accusations visant un artiste. Ou en tout cas, pas officiellement pour ce motif-là. En janvier, un spectacle de l’humoriste Ary Abittan, qui bénéficié d’un non-lieu, confirmé en appel, après une plainte pour viol déposée par une femme fin 2021, avait été annulé à Bergerac (Dordogne). Les exploitants avaient alors invoqué les ventes insuffisantes de billets. Depuis, la société de production d’Ary Abittan a porté plainte contre X « pour entrave à la liberté d’expression, à la liberté de création artistique et à la diffusion d’une œuvre ». Les gérants des salles qui doivent accueillir Patrick Bruel sont conscients de ce risque, selon les propos de certains d’entre eux dans la presse.
« Le spectacle est-il autorisé par la loi ou est-ce qu’il est interdit ? Moi, aujourd’hui, j’ai un contrat de location avec Patrick Bruel. Si, de mon propre chef, j’annulais la date, il est enclin à me dire : ‘Voilà, ma recette de billetterie c’était tant, dans la mesure où il n’y a pas de motif réel et sérieux, en tout cas au plan du droit commercial, vous me devez telle somme », fait valoir auprès de France 3 Pays de la Loire le directeur du Zénith de Nantes (Loire-Atlantique), où un concert est prévu le 7 novembre. C’est en effet Patrick Bruel lui-même, via sa société, qui produit sa tournée. « C’est donc à lui de prendre la décision d’annuler ou non. Et d’assumer le remboursement. Il n’existe aucune clause permettant de mettre un terme à un contrat pour une mise en examen ou un contrôle judiciaire, abonde auprès du Dauphiné la direction de la LDLC Arena de Lyon-Décines, où le chanteur doit se produire le 19 novembre. « Il y a beaucoup d’argent en jeu. Je n’ai pas le pouvoir de l’interdire », confirme sur BFM Lyon Laurence Fautra, maire de Décines-Charpieu (Rhône), qui s’est positionnée, comme le maire de Lyon, Grégory Doucet, contre la venue de l’artiste dans sa ville.
Les élus « essaient surtout d’exercer une pression psychologique sur Patrick Bruel », faute de pouvoir légalement intervenir, observe Vanessa Fitoussi. Selon l’avocate, il est « très rare » qu’une clause de sortie de contrat pour un motif « éthique » ou de « perte de confiance » soit prévue. Si l’initiative d’annuler le concert émane de l’exploitant de la salle, qu’il soit privé ou public, il faut « rembourser au producteur l’intégralité de tous les frais engagés. Pas seulement les billets vendus et la location de la salle, mais aussi les frais techniques, l’engagement de prestataires, de personnels, etc. », relève-t-elle.
Le manque à gagner serait également conséquent pour la société de production du chanteur, si elle décidait de renoncer à la seconde partie de cette tournée. C’est donc un bras de fer médiatique qui s’est engagé entre les villes et l’artiste. Outre les municipalités déjà évoquées, les maires de Tours, Laval, Brest, Paris, Reims, Rouen, Caen, Dijon, Nancy, Montpellier, Lille, Saint-Etienne ou encore Marseille ont appelé de leurs vœux à une annulation. Seuls les édiles de Nice, Eric Ciotti, et de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, ont pris la parole publiquement sans s’opposer à la venue du chanteur dans leur ville.
Face à ce statu quo, le maire d’Amiens a appelé « à faire évoluer le cadre législatif et contractuel », estimant que les collectivités et les salles de spectacle « doivent pouvoir intégrer des clauses de prévention des violences sexistes, sexuelles et discriminatoires (VSSD) », afin de pouvoir suspendre ou rompre un contrat « lorsque des éléments concordants font apparaître des faits graves ».