L’organisation Truth Hounds a documenté des détentions de civils, la pression exercée sur les employés et l’implication progressive de Rosatom dans l’administration du site.
La prise de contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijia par les forces russes, le 4 mars 2022, a marqué un tournant inédit dans la guerre. Il s’agit, souligne l’ONG ukrainienne de défense des droits humains Truth Hounds, de «la première occupation militaire d’une installation nucléaire en fonctionnement dans l’Histoire». En 2025, un rapport de l’organisation, dont la traduction française vient de sortir, documentait en outre la militarisation du site, et un système de coercition visant les civils et les travailleurs de la centrale, dans lequel l’entreprise publique russe Rosatom aurait joué un rôle croissant.
Lorsque les troupes russes progressent depuis la Crimée vers les régions ukrainiennes de Kherson et de Zaporijia, au début de l’invasion, l’objectif stratégique apparaît sans tarder: contrôler la ville d’Enerhodar et la centrale nucléaire. Dans un premier temps, la gestion du territoire se révèle chaotique. Mais le rapport note qu’«entre la fin mars et le début avril 2022, la combinaison de mesures administratives, de coercition et de propagande a permis à l’occupation de passer d’un état chaotique à un système structuré.»
Cette transformation s’accompagne d’un dispositif de répression. Des survivants interrogés par l’ONG décrivent un processus progressif d’intimidation, affirmant qu’«ils faisaient passer tout le monde d’abord pour une présentation, puis pour interrogatoire, puis donnaient deux semaines pour réfléchir (à ceux qui hésitaient à collaborer avec les Russes, NDLR), et ensuite les emmenaient au sous-sol.» Au total l’organisation documente au minimum 226 cas de détention illégale de civils à Enerhodar, dont des employés de la centrale.
«Certains détenus ont été battus d’une manière ne laissant aucune blessure externe visible, et certains prisonniers étaient menottés pendant les coups. Certains avaient la tête recouverte de sacs pendant qu’ils étaient battus, ce qui provoquait des suffocations. De nombreux prisonniers étaient battus plusieurs fois au cours d’une même journée», détaille notamment le rapport. Des civils sont, entre autres traitements barbares, électrocutés à l’aide d’un téléphone de campagne militaire, dont «les pinces étaient reliées aux oreilles, aux orteils, à la tête ou aux doigts des détenus afin de leur administrer des décharges.» Ces séances de torture sont surnommées des «appels à Poutine».
Occupation inédite
Le statut particulier de la ville, construite d’un point de vue historique autour de la centrale, a placé sans tarder les travailleurs au cœur de la stratégie d’occupation. Évoquant un réseau de lieux de détention, le rapport décrit des méthodes de torture utilisées pour obtenir des informations ou contraindre les spécialistes à coopérer. Selon Kenza Rharmaoui, chercheuse principale à Truth Hounds, cette situation est sans précédent. «C’est la première fois qu’une centrale à caractère civil est militarisée et qu’un pays s’approprie la centrale nucléaire d’un autre pays», dit-elle.
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Ces pratiques avaient selon l’organisation deux objectifs principaux, consolider le contrôle sur la centrale et affaiblir toute forme de résistance locale. Peu après la prise du site, la présence de Rosatom apparaît, souligne le rapport. Des témoins affirment avoir vu des représentants de l’agence russe de l’énergie atomique dans les dix à quinze jours qui ont suivi l’occupation. De façon progressive, leur rôle aurait dépassé la simple supervision technique. Truth Hounds décrit une évolution «d’opérateur technique à acteur systémique des processus politiques de la région.» Liés à l’entreprise, des spécialistes auraient occupé des fonctions dans l’administration municipale mise en place par l’occupation.
Un des principes est que le personnel doit pouvoir travailler sans pression. Or des personnes ont subi des actes de violence, il y a eu des faits d’intimidation, et toute la culture de sûreté de la centrale a été érodée.
Kenza Rharmaoui, chercheuse principale à Truth Hounds
«Rosatom n’est pas une entreprise classique, explique Kenza Rharmaoui. C’est une entreprise d’État, cela veut dire qu’il y a des relations particulières entre l’entreprise et les pouvoirs russes.» Dans ce contexte, la question de la responsabilité juridique se pose. Le rapport rappelle que le droit pénal international prévoit la responsabilité pour aide ou encouragement à la commission de crimes, en premier lieu lorsque ceux-ci s’inscrivent dans «une attaque généralisée ou systématique contre toute population civile.»
Problème de sécurité nucléaire
Au-delà de la question des violations des droits humains, l’occupation de la centrale pose un problème de sécurité nucléaire. Les installations situées dans des zones de guerre se heurtent à des contraintes qui dépassent de façon large les scénarios de sûreté habituels. Selon la chercheuse, la pression exercée sur le personnel affecte de manière directe le fonctionnement du site.
«Un des principes est que le personnel doit pouvoir travailler sans pression, dit-elle. Mais des personnes ont subi des actes de violence, il y a eu des faits d’intimidation, et toute la culture de sûreté de la centrale a été érodée.» La centrale dépend en particulier d’un accès constant à l’eau pour refroidir les réacteurs et le combustible usé, de même que d’un réseau électrique stable. Et de fait, toute perturbation prolongée risquerait d’entraîner un incident radiologique aux conséquences internationales.
La situation dépasse le seul théâtre ukrainien. Impliqué dans la construction de dizaines de réacteurs et dans des services clés tels que l’enrichissement de l’uranium, Rosatom reste l’un des acteurs majeurs du nucléaire civil dans le monde. Cette influence complique les réactions politiques. Ce que reconnaît Kenza Rharmaoui, pour qui «c’est une entreprise qui est, dans le domaine du nucléaire, tellement importante que c’est très difficile de la contourner complètement.» Mais documenter ces faits, ajoute-t-elle, vise à éclairer les décisions à venir. Après une réunion ce 25 février de l’Agence internationale de l’énergie atomique, les familles de détenus d’Enerhodar appellent les États à intervenir pour obtenir leur libération. Leur mobilisation rappelle que derrière les enjeux stratégiques et énergétiques se joue aussi une crise humaine durable.