Âgé de 35 ans, l’ancien protégé de Volodymyr Zelensky incarne la modernisation de l’appareil militaire et la mise en œuvre de réformes qui ont bousculé certains milieux industriels et lui auraient coûté sa place. Plutôt discret jusque-là, il juge des élections possibles, s’en prend à la corruption qui affecte l’effort de guerre, et dénonce une « crise systémique de gouvernance ». Démarche démocratique salutaire ou dangereuse prise de risque ? Entretien avec Anna Colin Lebedev, Maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre et directrice scientifique de l’observatoire de l’Ukraine contemporaine.

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Que sait-on du parcours de Mykhaïlo Fedorov ?

Fedorov est arrivé dans l’espace politique avec la campagne électorale de Volodymyr Zelensky (en 2019, NdlR) dont il dirigeait le volet numérique. Ce n’est donc pas quelqu’un qui vient de la sphère militaire, ni quelqu’un qui a une longue carrière politique derrière lui, mais un homme jeune qui a occupé deux fonctions importantes. Il a d’abord été ministre de la Numérisation où il s’est forgé une solide réputation, avant d’être nommé ministre de la Défense. L’Ukraine était une société assez numérisée mais l’institution armée et l’État fonctionnaient encore de manière archaïque sur le plan numérique, avec des fichiers en papier, très peu de recoupements de données, énormément de rigidité. Ce qui s’est révélé désastreux dans le contexte de la guerre, lorsque se sont posées en urgence des questions comme le maintien des services publics, le contact des réfugiés et des déplacés avec l’État alors tous leurs documents avaient été détruits, et la coordination des forces armées. C’est Fedorov qui a été l’instigateur de la grande réforme numérique des services administratifs et militaires. Il incarne personnellement le renouveau et l’innovation, qui sont tous deux considérés comme des éléments clés des victoires tactiques obtenues par l’Ukraine face à la Russie.

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Y a-t-il, aujourd’hui, en Ukraine une « crise systémique de gouvernance » telle qu’il le dénonce ?

Faute de processus électoral – suspendu par la loi martiale, NdlR – cela fait de nombreuses années qu’il n’y a plus d’alternance politique en Ukraine. On pense évidemment à la présidence, mais cela va bien plus loin. Les élections parlementaires n’ont pas pu avoir lieu, empêchant une redistribution des cartes et l’émergence des nouvelles forces politiques. Même constat au niveau régional et local, où les mêmes dirigeants sont en place depuis des années faute de rotation. Le président a la main sur la société et le Parlement n’est pas en mesure de jouer son rôle de contre-pouvoir. Volodymyr Zelensky nomme et limoge, mais que quelqu’un d’extrêmement populaire comme Fedorov en fasse les frais a illustré le blocage structurel en place. En l’occurence, l’écart entre certaines décisions du pouvoir et les considérations de la population. Toute la question est désormais de savoir comment recréer et faire vivre une alternance politique. Car un système démocratique sans débats et sans projets politiques concurrents est forcément en crise.

En quoi cet appel public à organiser des élections marque-t-il une rupture ?

Le débat sur la tenue d’élections est bien vivant en Ukraine. Lorsque cette exigence vient de l’extérieur et notamment des États-Unis, les Ukrainiens protestent car ils ne veulent pas se laisser dicter leur calendrier de vie démocratique par d’autres, mais il y a beaucoup de discussions autour de l’opportunité d’organiser des élections locales et municipales – dans l’ouest du pays notamment – pour rafraîchir un peu la vie politique. Mykhaïlo Fedorov propose quelque chose de nouveau lorsqu’il estime qu’il est indispensable d’organiser un scrutin au niveau national : des élections présidentielles mais aussi parlementaires, sans attendre la fin de la guerre. Son argument, c’est que tout indique qu’un accord de paix durable et solide entre la Russie et l’Ukraine n’arrivera pas avant des mois, voire des années, et qu’il va bien falloir trouver une solution pour sortir l’Ukraine de cette impasse démocratique.

Quel a été l’impact de sa proposition, alors que Volodymyr Zelensky a balayé l’idée d’organiser des élections ?

Il a remis le sujet dans le débat public, ouvert les discussions dans la société ukrainienne sur la possibilité d’organiser un vote, les modalités pratiques, la question de la sécurité… Il propose par exemple de repenser le système en y apportant des innovations et évoquera sans doute les technologies numériques pour permettre le vote à distance. Tout cela ouvre des pistes de réflexion.

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Vous estimez personnellement que cette démarche relève moins de la crise politique que du « reboot » démocratique…

Oui, car le propre d’une institution démocratique est d’avoir une pluralité de candidats et de projets de société qui se confrontent. De manière assez étonnante, on demande à l’Ukraine d’être démocratique mais lorsque des personnes se positionnent comme une alternative au président en place, on voit cela comme un affaiblissement. Il s’agit au contraire d’une preuve de solidité de la vie politique ukrainienne selon moi. Il est paradoxal de s’attendre à ce qu’un pays en guerre soit autoritaire au nom du ralliement autour du drapeau, qui n’est autre chose, en fait, qu’un rétrécissement de l’espace démocratique.

Même sans le nommer, Mykhaïlo Fedorov cible directement Volodymyr Zelensky en évoquant notamment la corruption de son entourage. Un affront ?

Montrer les défauts de son compétiteur, de son adversaire politique, et de l’équipe qui l’entoure fait partie du jeu politique. Or, la lutte contre la corruption est une question fondamentale qui sera portée par tout candidat à l’élection présidentielle car il y a une demande très forte de la société sur le sujet. Je trouve rassurant de voir que ça ne porte pas sur la personne par exemple de Volodymyr Zelensky mais sur la sur la nécessité de travailler sur l’ensemble du système politique.

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Comment a réagi la société ukrainienne à cette proposition ?

Les Ukrainiens se sont un petit peu moqués du style de la vidéo postée sur YouTube, jugée un peu vieillotte. Certaines personnes considèrent sa démarche tout à fait justifiée, d’autres considèrent qu’il aurait peut-être dû se taire mais considèrent néanmoins que la décision de son limogeage était une mauvaise décision. Et si, finalement, Volodymyr Zelensky a réagi en disant que la proposition ne lui paraissait pas pertinente, cela signifie simplement qu’il est rentré dans la danse.

Qu’attendre, désormais, de ce débat démocratique ?

On a une société ukrainienne qui est très éprouvée par quatre ans et demi de guerre. Ce qui exacerbe les émotions. Aujourd’hui les Ukrainiens peuvent avoir des réactions extrêmement vives, ils sont à fleur de peau, particulièrement ces dernières semaines avec le manque de missiles intercepteurs

qui fragilise énormément le pays face aux frappes russes. Cela augmente le risque que le débat politique ne soit pas serein. C’est ce qui pousse certains à dire que Fedorov s’est lancé au mauvais moment. Il a pris un risque personnel et un risque pour la société dans laquelle il lance ce débat. On est sur la corde raide. Mais à mon sens, cette prise de risque était indispensable. Parce qu’il est indispensable de réfléchir à la vie politique en temps de guerre.

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