Aux Fidji, le nombre de cas de VIH a explosé ces dernières années. Le pays fait même face à l’épidémie de sida au taux de croissance le plus rapide au monde. Une augmentation en partie liée à la hausse de l’usage de drogues par injection, selon l’OMS. Pour tenter d’inverser la courbe des infections et d’empêcher une propagation à d’autres pays de la région, les autorités s’organisent.
La lutte contre le VIH a beau progresser année après année dans le monde, l’éradication du virus responsable du sida est encore loin d’être atteinte. De bonnes nouvelles sont, certes, récemment venues éclaircir l’horizon, avec le lancement d’un nouveau traitement préventif prometteur en France, mais aussi dans plusieurs pays d’Afrique comme l’Eswatini, la Zambie et le Kenya. Mais certains pays font toujours face à une situation délicate.
Aux îles Fidji, le gouvernement a déclaré en janvier 2025 faire face à une épidémie de VIH en raison d’une hausse exponentielle des cas. Après avoir enregistré plus de 1 000 nouvelles infections sur l’année 2024, les autorités de l’archipel, sur lequel vivent un peu plus de 900 000 habitants, avaient alors annoncé le lancement d’un « plan d’intervention contre l’épidémie de VIH » et la mise en place d’une « stratégie de lutte contre le VIH » sur quatre ans.
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Une montée en flèche des cas en 15 ans
« Les Fidji connaissent l’épidémie de VIH qui connaît la croissance la plus rapide au monde, ce qui est très inquiétant », indique le Dr Mark Jacobs, représentant de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour le Pacifique-Sud, basé aux Fidji. Dans son rapport mondial 2025 sur le sida, le Programme commun des Nations unies sur le VIH/sida (Onusida), agence sœur de l’OMS, estime que le nombre de nouvelles infections par le virus a augmenté de 3 091% depuis 2010 aux Fidji. L’Onusida précise dans son rapport que moins de 500 personnes vivaient avec le VIH dans l’archipel en 2014 : elles seraient plus de 6 000, dix ans plus tard. « Et les chiffres continuent d’augmenter », alerte le Dr Mark Jacobs.
« En 2024, les Fidji ont signalé 1 583 nouveaux cas de VIH ; sur les six premiers mois de 2025 seulement, 1 226 personnes ont été nouvellement diagnostiquées, explique Renata Ram, conseillère de l’Onusida sur le VIH pour le Pacifique, jointe par RFI. La trajectoire, déjà proche du total de l’année précédente, est extrêmement préoccupante. »
D’autant que les chiffres pourraient être bien plus importants. Toujours selon les estimations de l’Onusida, seulement 36 % des personnes vivant avec le VIH aux Fidji seraient au courant de leur séropositivité. Seuls 24 % d’entre eux recevraient un traitement. « C’est pourquoi les Fidji sont loin de se rapprocher de nos objectifs », ajoute Renata Ram, citant l’objectif de 95 % de porteurs diagnostiqués, 95 % d’entre eux traités, 95 % des personnes traitées présentant une suppression de la charge virale à l’horizon 2030.
L’usage de drogues par injections exacerbe l’épidémie
Les facteurs de cette augmentation rapide du nombre d’infections au VIH sont multiples. Mais selon une étude commandée par le ministère fidjien de la Santé, dont les résultats ont été révélés en décembre, l’ampleur de l’épidémie serait en partie liée à l’usage de drogues par injections. « Parmi les personnes [interrogées lors de l’étude, NDLR] ayant commencé un traitement contre le VIH en 2024, 48 % étaient des personnes qui s’injectaient des drogues, ce qui souligne l’impact disproportionné sur ce groupe », indique un communiqué des Nations unies résumant les résultats de cette étude, menée conjointement par l’Institut Kirby de l’Université de Nouvelle-Galles du Sud (Australie), l’Université nationale des Fidji et par la Ligue australienne des consommateurs de drogues injectables et illicites.
« Il semble assez clair que la consommation de drogues a augmenté aux Fidji ces dernières années, en particulier la consommation de méthamphétamine par injection. Et cela se produit alors qu’il est très difficile de se procurer des aiguilles et des seringues propres », explique le Dr Mark Jacobs à RFI. Le manque de disponibilité de seringues propres conduit à des pratiques à risques, « en particulier lorsque les aiguilles, les seringues ou tout autre matériel d’injection sont partagés, ou lorsque l’injection se fait en groupe », complète Renata Ram, de l’Onusida.
La propagation du VIH peut, dans ces conditions, se faire « très rapidement », « le partage du matériel d’injection entraînant la transmission directe de sang infecté », poursuit la conseillère de l’Onusida.
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Un accès encore insuffisant aux dépistages et traitements
Dans le même temps, d’autres failles subsistent. Des obstacles subsistent dans l’accès au dépistage, alors que la transmission, lors de rapports sexuels, continue aussi de contribuer à de nouvelles infections, tout comme la transmission de la mère à l’enfant lorsque le VIH n’est pas détecté ou traité à temps pendant la grossesse. « Il existe encore des problèmes de stigmatisation et de discrimination dans le pays, ce qui peut inciter certaines personnes à hésiter à se faire dépister, car elles craignent la réaction de leur famille ou de leur communauté si elles s’avèrent séropositives », signale ainsi le Dr Mark Jacobs.
Le représentant de l’OMS relève également un « manque de connaissances sur la manière de prévenir le VIH et sur la disponibilité de médicaments efficaces », ainsi que des « services encore limités pour certaines populations » particulièrement touchées par le virus : « les personnes qui s’injectent des drogues, les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes, les travailleuses du sexe… »
Vers la mise en place de programmes d’échanges de seringues
Dans le communiqué annonçant les résultats de l’étude menée par l’institut Kirby et l’université des Fidji, plusieurs experts appelaient à la mise en place de programmes d’échanges de seringues (PES), permettant d’assurer la mise à disposition de matériel propre pour endiguer les risques d’infections. Des recommandations que le gouvernement fidjien a accepté de mettre en place. Le ministre de la Santé et des Services médicaux Atonio Lalabalavu a déclaré reconnaître « le rôle essentiel des aiguilles et seringues stériles dans la prévention des nouvelles infections liées au partage du matériel ».
« Le groupe de travail national sur la riposte à l’épidémie et aux foyers de VIH, en collaboration avec nos partenaires internationaux, s’efforce de mettre rapidement en place un programme de distribution d’aiguilles et de seringues dans le cadre de notre réponse urgente en matière de santé publique », avait-il ajouté.
Renata Ram salue la prise au sérieux de la crise par le gouvernement fidjien. « Le gouvernement a pris des mesures importantes, en déclarant le statut d’épidémie, en allouant 10 millions de dollars fidjiens (environ 3,8 millions d’euros) à la lutte contre le VIH et en proposant des plans d’action et de stratégie, liste-t-elle. Cependant, l’ampleur de l’augmentation des cas montre qu’il est urgent de mettre en œuvre plus rapidement et à plus grande échelle des interventions fondées sur des données probantes. Cela comprend l’élargissement des tests de dépistage, l’orientation rapide vers un traitement, une prévention complète incluant la réduction des risques et la distribution de préservatifs, ainsi que des efforts accrus pour réduire la stigmatisation et protéger l’accès aux services. »
Des efforts auxquels participent également plusieurs pays de la région.
Empêcher une crise régionale dans le Pacifique
Car si le ministre adjoint de la Santé et des Services médicaux Penioni Ravunawa avait qualifié en septembre dernier la situation aux Fidji de « crise nationale », le Dr Mark Jacobs rappelle, lui, que la vigilance doit s’étendre aux autres pays de la région. « La combinaison de circonstances qui a conduit à cette situation aux Fidji pourrait également se produire dans d’autres pays du Pacifique, affirme le représentant de l’OMS pour le Pacifique-Sud. C’est un avertissement important pour ces pays, qui doivent saisir cette occasion pour examiner leurs propres vulnérabilités. »
Renata Ram confirme que le niveau de vigilance doit être réhaussé dans l’ensemble de la région. « La consommation de drogues injectables et la transmission sexuelle dans un contexte de faible utilisation du préservatif et de mobilité de la population ne s’arrêtent pas aux frontières, rappelle-t-elle. La région est préoccupée par sa vulnérabilité commune et la nécessité de renforcer la coordination régionale en matière de prévention et de surveillance afin d’éviter que les épidémies ne se propagent silencieusement. »
Des pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont déjà apporté leur soutien financier aux Fidji, courant 2025, dans la lutte contre l’épidémie de VIH. Wellington s’est ainsi engagé à verser 4 millions de dollars néo-zélandais (soit 2 millions d’euros), tandis que le voisin australien a versé 7,1 millions de dollars australiens (soit 4,3 millions d’euros) à destination du système de santé des Fidji. Mais afin de contribuer à la lutte contre le VIH dans la région Pacifique, le gouvernement australien a annoncé, le 27 novembre 2025, un nouveau programme de 48 millions de dollars (29 millions d’euros) pour aider plus largement « les pays du Pacifique à gérer l’augmentation des taux d’infection par le VIH ».
« Je pense qu’il est juste de dire que c’est formidable. Ce sont des contributions très importantes. Mais il en faudra encore davantage », conclut Renata Ram.
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