Deux pays en état d’alerte face à El Nino
El Niño est un phénomène naturel qui revient tous les deux à sept ans, et empêche les remontées d’eau froide dans le Pacifique. Les eaux de surface dans le centre et l’est de l’océan Pacifique équatorial se réchauffent donc, entraînant un climat plus chaud et sec dans certains endroits, et plus frais et humide dans d’autres. Il provoque ainsi des événements climatiques extrêmes.
Super El Niño déjà d’actualité
Pour évaluer la puissance du phénomène, les scientifiques suivent la hausse de température dans une petite zone du Pacifique, dite région El Niño 3.4. Les températures montent graduellement depuis mai et dépassent déjà actuellement les 2°C (elles ont oscillé entre 2,2°C et 2,6°C depuis fin juillet), soit la limite pour ce qu’une grande partie des climatologues appellent un « Super El Niño ». « Nous vivons donc déjà actuellement un « super El Niño », souligne le climatologue de l’Université de Liège Xavier Fettweis. « El Niño est lancé. Il n’y aura pas de retour en arrière possible. Sur la planète, des effets sont déjà visibles et iront en s’intensifiant. »
Au fil des prochains mois, la température de cette zone de référence va continuer à monter, avec un pic attendu vers les mois de novembre-décembre. Les derniers modèles du centre de référence européen ECMWF pour ce pic prévoient en moyenne une hausse de 3 °C, avec une marge d’erreur d’environ 0,5 °C. Ce pic de 2026 pourrait donc en gros se situer entre 2,5 °C et 3,5 °C. « Je n’ai jamais vu un tel phénomène se dessiner dans nos prévisions. Un pic dépassant les trois degrés est inédit dans les relevés climatiques modernes. On doit être clair : il s’agit d’un événement sans précédent », affirme pour sa part Adam Scaife, du service météo britannique, qui a livré ses propres prévisions, un peu au-dessus de 3°C. Le modèle de l’Organisation météo mondiale, qui fait pour sa part la moyenne des prédictions des grands centres mondiaux, prévoit même un pic d’un peu plus de 3,5°C.

Les prédictions pour le pic d’El Nino réalisé par le Centre européen des prévisions à moyen terme, l’ECMWF. ©DR
Un pic de 3 °C (ou plus) serait donc un record jamais observé, en sachant que les données des températures de l’eau datant d’avant l’ère satellitaire sont nettement moins fiables, indique Xavier Fettweis. « Avec une anomalie de température El Niño de 1,5 °C, 2 °C, 2,5 °C, on voit que les effets s’intensifient, parce qu’il fait plus chaud. Mais dans le climat, rien n’est linéaire, prévient le climatologue. Comme on pourrait faire face à des valeurs qu’on n’a jamais observées, il est possible qu’on dépasse un certain seuil et que cet El Niño génère des anomalies ailleurs que dans les zones connues, qu’elles s’inversent… On ne le saura qu’en décembre. »

L’OMM prévoit un El Nino très puissant d’ici la fin de l’année. ©DRAlerte dans plusieurs pays
Mais une chose est sûre : de nombreux pays du monde sont déjà en alerte, car quelle que soit la puissance finale de cet El Nino, les conséquences seront multiples et très concrètes. « El Niño nous affecte très peu en Europe mais va énormément affecter les cultures dans le Pacifique et l’hémisphère sud : Amérique du Sud, Australie, Indonésie… Comme El Niño entraîne une circulation contraire à la circulation normale, cela signifie qu’il pleut dans des endroits où il ne pleut d’habitude pas et qu’il fait sec où il pleut d’habitude. En termes de cultures agricoles, un El Nino aura beaucoup plus d’impact que son opposé la Nina, par exemple. Cet impact agricole peut d’ailleurs aussi au final avoir un effet sur l’Europe, via les prix des denrées », rappelle le scientifique liégeois.
Par ailleurs, si le consensus scientifique estime que rien ne montre que ce super El Nino en lui-même soit dû au réchauffement, ses effets seront en revanche renforcés par le dérèglement du climat : « Il est fort probable que les anomalies en termes de précipitations ou de sécheresses dans les différents pays soient exacerbées par le réchauffement climatique. En effet, celui-ci a tendance à grossir les extrêmes », prévient le climatologue.
« Cet El Niño exceptionnel exige une préparation et une réaction exceptionnelles », alerte de son côté la secrétaire générale de l’OMM, Celeste Saulo. C’est en effet l’avantage par rapport aux populations du passé qui ont été prises au dépourvu – et ont lourdement souffert – lors d’El Niño exceptionnellement puissants : le risque, grâce aux scientifiques, est ici connu depuis plusieurs mois, permettant aux pays et institutions internationales de déjà se préparer.
Ainsi, le Programme alimentaire mondial des Nations unies (Pam) a identifié les régions les plus susceptibles d’êtres frappées. Car selon les premières analyses du Pam, cet épisode El Niño pourrait faire basculer au moins 49 millions de personnes supplémentaires dans l’insécurité alimentaire aiguë d’ici à fin 2027. El Niño devrait avoir « une influence significative » dans au moins 45 pays déjà confrontés à la faim. Les conséquences « les plus importantes » sont attendues en Amérique centrale et en Afrique australe. Des impacts « significatifs » sont également prévus en Afrique de l’Est, ainsi qu’en Asie du Sud et du Sud-Est. « El Niño représente une menace majeure pour la sécurité alimentaire de millions de personnes déjà en situation de vulnérabilité, insiste le directeur Carl Skau. Des inondations et des sécheresses sévères peuvent rapidement faire basculer des communautés entières d’une situation précaire vers une crise humanitaire. » Le Pam renforce déjà ses interventions anticipées dans huit pays, entre autres au Soudan du Sud, au Tchad, en Mauritanie, en Ouganda, au Guatemala et au Salvador. Des mécanismes de financement anticipé (assurances catastrophes, crédits…) sont notamment en place.
De leur côté, des pays comme le Panama et le Salvador se sont déclarés en état d’alerte face à El Niño. Depuis ce 3 septembre, vu la baisse de précipitations d’un tiers depuis mai, le canal de Panama a réduit son trafic. Le canal fonctionne grâce à l’eau de pluie stockée dans deux lacs artificiels, dont leur niveau a baissé, de 44 %, en raison des « effets néfastes du phénomène El Niño », selon l’Autorité du canal.
Le Salvador a quant à lui déclaré une sécheresse « météorologique et agricole » sur tout son territoire. Vu l’absence de précipitations, la première récolte de céréales de base est en baisse de 20 %. Le Honduras a également subi des pertes de récoltes, en maïs et haricots. En Amérique du Sud, le Pérou a déclaré l’état d’urgence dans un tiers de ses municipalités pour y « protéger la sécurité alimentaire » face au « très haut risque » d’épisodes de sécheresse liés à El Niño. Autres effets déjà visibles : la période de sécheresse longue et intense que connaît l’Indonésie a favorisé la propagation des incendies qui ont brûlé des centaines de milliers d’hectares. Le Sri Lanka, pour sa part, s’attend au « pire » El Niño de son histoire, avec des pluies diluviennes de fin septembre à décembre, suivies d’une sécheresse prolongée début 2027.
« Tout pour provoquer un choc »
Au niveau de l’impact économique, les précédents ne sont pas rassurants. Les épisodes de 1982-1983 et de 1997-1998, parmi les plus puissants de l’histoire récente, ont coûté respectivement 4 100 milliards et 5 700 milliards de dollars au monde au cours des cinq années suivantes, selon une étude du Dartmouth College. Et pour cet épisode de 2026, la banque Morgan Stanley prévoit un impact « sur de multiples régions, matières premières et classes d’actifs ». Ainsi, El Niño pourrait faire monter les prix en perturbant la production du sucre au Brésil et en Asie, tout comme celle du cacao en Afrique de l’Ouest ou encore celle du cuivre au Chili en raison de potentielles inondations dans les mines. L’inflation alimentaire pourrait toucher nombre de pays africains et latino-américains, impactant leur dette souveraine. « La plupart des années El Niño sont une nuisance, mais celle-ci a tout pour provoquer un choc », a ainsi résumé l’analyste Julia Rizzo. El Niño devrait persister au moins jusqu’au début de 2027 et pourrait faire de cette année-là la plus chaude de l’histoire.

La prédiction du Centre de l’océan et de l’atmosphère américain, la NOAA. ©DRÉpinglé : un automne humide et agité chez nous
Si les impacts d’El Nino sont peu perceptibles en Europe, notre pays pourrait tout de même dans les mois à venir subir un certain effet lié à ce phénomène naturel. « En cas d’El Niño, en hiver, on observe souvent une plus forte dynamique atmosphérique. Ce qui implique chez nous du vent, de la pluie, de la douceur », énumère Xavier Fettweis. Cette tendance s’ajoutera à un autre effet, lui, dominant. « Actuellement, l’océan Nord atlantique – pas seulement à nos côtes – est très chaud, de même que la Méditerranée. Or, en automne, des eaux de mer très chaudes combinées à l’air froid qui arrive progressivement dans l’atmosphère causent des contrastes thermiques et entraînent beaucoup d’instabilité. Les deux effets cumulés suggèrent que l’automne sera doux mais très humide, avec probablement des risques d’inondation, notamment en Méditerranée comme Valence l’a connu en 2024. Chez nous, cet automne-ci, on va, je pense, davantage parler d’avoir trop d’eau que pas assez. »

Anomalies de chaleur dans l’océan Nord-Atlantique (NOAA). ©DR