Quand l’IA et les hologrammes auront pris le pouvoir, on partira à la recherche de musiciens doués capables de nous étonner avec quelque chose de très original et incarné en live. À Rock en Seine, pendant trois jours, on a vu des artistes avec de la personnalité, même si pas toujours des leaders de mouvements. Cela s’est particulièrement vérifié dimanche, où on avait parfois l’impression que tous les chemins menaient à The Cure.
Wilco, si soigné et surprenant – Photo Olivier Hoffschir
On ne va pas vous infliger un compte rendu des vingt concerts live (chiffre exact) que l’on a vus durant ces trois jours, mais vous dire plusieurs choses qui nous tiennent à cœur. D’abord, si un jour Wilco passe près – ou même loin – de chez vous, courez-y. Sur disque, la country folk des Américains est très construite, ouvragée et presque cérébrale. Sur scène, le groupe mené par Jeff Tweedy reste d’une grande sobriété, mais on a l’impression de voir chaque chanson se déconstruire sous le feu des déflagrations sonores et des guitares triturées. Sans jamais perdre le fil : le concert reste d’un équilibre parfait.
Sparks, légendaire. – Photo Olivier Hoffschir
Autre moment mémorable, le concert des Sparks. Les frères Mael ont une influence majeure dans la musique : ils ont inspiré des artistes aussi divers que Queen, David Bowie, Daft Punk ou Franz Ferdinand. Mais leur influence ne dit pas tout de leur singularité. Sur scène, le contraste est saisissant entre Russell, 76 ans, tout de rose vêtu et arpentant la scène, et Ron, son aîné, 82 ans, fine moustache et danse mécanique. Deux personnages échappés d’un film de Wes Anderson ou du théâtre kabuki. Et surtout deux musiciens qui, après près de soixante ans de carrière, continuent de ne ressembler à personne.
Le hip-hop US à l’ancienne de Clipse. – Photo Antoine Jussaud
Et puis, de ces trois jours, on retiendra pêle-mêle la qualité d’interprétation et le plaisir de jouer des Black Keys, qui sont décidément deux musiciens et deux chanteurs très doués. Le flow du duo Clipse, avec leur backer très présent, et l’énergie de Turnstile, avec ce que ça a pu déclencher dans le public. Le choix de les faire jouer sur la deuxième scène nous est même apparu un pari risqué tant l’attente était forte, mais réussi car cela a renforcé le caractère euphorisant du moment. Leur hardcore « feel good » team skatepark est bondissant, mais il pourra laisser indifférents ceux qui préfèrent au rock son danger et sa puissance intrinsèque, de l’ordre de Nirvana.
Les bondissants Turnstile ont mis un feu… – Photo Antoine Jussaud
Expérience magique
Vous avez lu le titre ? Nous y voilà, aux deux concerts que nous pensons historiques. Dans l’ordre chronologique, il y a eu Nick Cave and The Bad Seeds, vendredi soir. C’était notre deuxième fois en une semaine après le Cabaret vert alors qu’on n’est pas du tout genre à aller voir deux fois le même film au cinéma. Sur la plaine de Saint-Cloud, il y avait plus de monde et l’effet goulot d’étranglement est nettement plus marqué, on va en reparler. On est arrivé au même moment du concert qu’à Charleville-Mézières, mais au Cabaret vert on s’est retrouvé au septième rang, à Rock en Seine au bas mot au soixante-dixième.
Le maître a communié. – Photo Emilie Bardalou
L’expérience fut malgré tout magique. Parce que toujours, avec eux, c’est la sainte trinité : la beauté, la violence et la transe poussées jusqu’à l’extase dans un savant dosage. Ce Nick Cave-là, avec ce groupe-là, nous a semblé toucher à quelque chose qui ressemble à la quintessence du live.
Dans un émouvant message publié à l’issue de ce qui était la dernière date d’une tournée notamment passée par les théâtres antiques de Nîmes et de Vienne ou le stade de Brighton devant plus de 50 000 spectateurs, le saint patron des concerts a suggéré qu’il avait des idées pour 2029. Dans trois ans ? Nick, s’il te plaît, arrête, on ne tiendra pas.
Robert Smith était dans une forme olympique. – Photo Marina Viguier
Deux jours plus tard, dimanche, nous devions nous consoler avec The Cure, autre groupe passionnel devant l’Éternel. The Cure est aussi une histoire personnelle : le premier grand concert de nos vies, le 10 novembre 1996 au Zénith de Lille, quand nous avions 16 ans. Depuis, plus d’un millier de concerts sont passés. Le concert était indiscutablement l’événement du week-end : c’était le seul soir complet. Surtout, The Cure semble avoir réussi quelque chose de rare pour un groupe de cette génération : attirer une jeunesse qui n’a pas grandi avec lui. La Gen Z n’était certainement pas majoritaire, mais elle était visible, souvent maquillée et lookée comme si elle avait rendez-vous avec Robert Smith depuis toujours.
The Cure est, comme Nick Cave, adepte des concerts marathon de deux heures, deux heures trente, voire plus. Aux premières notes, mon voisin, fan ultime, qui était aux trois dates à Nîmes en juillet, reconnaît les premières notes d’Alone et m’annonce que le dernier morceau avant les rappels sera donc Endsong, le seul et unique titre du dernier album qu’il jouera ce dimanche. « C’est toujours comme ça. » Sur cette tournée, Robert et le groupe changeaient quelques morceaux chaque soir mais selon une mécanique bien huilée.
Robert Smith à l’offensive
Nous avions déjà vu The Cure à Rock en Seine en 2019, et la comparaison est frappante. Le concert de cette année nous a semblé beaucoup plus rock, plus frontal, plus physique. En 2019, le groupe avait davantage exploré les différentes facettes de son répertoire, entre mélancolie, atmosphère, pop et déflagrations rock. Cette fois, Robert Smith est à l’offensive, particulièrement dans la première partie : après Alone, Pictures of You, High et Lovesong, l’enchaînement Burn (la BO de The Crow), Fascination Street, Never Enough, alt.end est joué pied au plancher. Le batteur s’en donne à cœur joie, on a même imaginé Robert slamer (quand même pas).
À Liévin en 2022, où nous étions également, le groupe avait proposé quelque chose de beaucoup plus atmosphérique, avec And Nothing Is Forever, A Fragile Thing, Charlotte Sometimes ou Closedown, aux ambiances froides et feutrées, très introspectives. Cette fois, même les morceaux que nous connaissons par cœur semblaient avoir été poussés vers leur versant le plus physique. À Liévin, le final pop a pu paraître trop guilleret en contraste avec ce qu’on venait d’entendre, dimanche, il a apporté une légèreté presque salutaire, respirante.
Car ce fut un grand concert, retransmis en direct sur France 4 et France Inter, mais venons-en au problème du monde. Perdre sa place dans la fosse pour assouvir un besoin naturel, c’était l’assurance de voir le reste du concert derrière les arbres. Ok pour A Forest, mais pas pour la forêt d’arbres devant l’écran géant.
Tout comme pour Nick Cave, c’était la dernière date de la tournée de The Cure. On repart avec la certitude que l’IA ne remplacera jamais de tels monuments ni l’émotion qu’ils peuvent procurer. Mais si l’on veut encore vivre ces moments-là, il faudrait peut-être commencer par permettre au public de les vivre dans des conditions un minimum confortables. Et je ne parle pas seulement du son, qui était très bon.
Une grande partie du public est repartie de Rock en Seine avec le sentiment d’avoir vu l’un des concerts de sa vie. The Cure restera pour nous le concert d’une histoire personnelle, commencée il y a trente ans. Une célébration collective et nostalgique où l’on a moins plané que d’habitude. Mais vendredi, Nick Cave and The Bad Seeds ont fait mieux que nous rappeler pourquoi nous aimons les concerts : ils nous ont donné le concert parfait. Pour l’éternité.