Pour l’Opérateur de transport de Wallonie (OTW), la facture se divise en deux temps : 263,1 millions d’euros déjà liquidés au 31 décembre 2025, et 990,5 millions d’euros de dépenses futures estimées, principalement sous forme de redevances trimestrielles versées au partenaire privé Tram’Ardent pour l’entretien et l’investissement.
Et ce montant de 1,3 milliard est lui-même qualifié de « sous-estimé » par les auditeurs, puisqu’il n’intègre pas plusieurs litiges financiers encore en cours à la clôture de l’audit.
32 millions d’euros jetés au fond du trou pour les extensions fantômes
C’est sans doute le volet le plus douloureux pour les contribuables. En août 2024, le gouvernement wallon a décidé d’abandonner définitivement les extensions vers Herstal et Jemeppe-sur-Meuse. Le coût de cet abandon ? Au moins 31,9 millions d’euros HTVA en pure perte.
Cette somme colossale comprend des études inutiles, des terrassements avortés et des travaux de sécurisation. Pire : à Herstal, après avoir éventré les voiries pour rien, l’OTW a dû attribuer, en octobre 2025, un marché de 6,95 millions d’euros HTVA uniquement pour remettre la rue en état.
L’audit révèle par ailleurs que selon les études de l’Autorité organisatrice du transport (AOT) menées en 2024, la fréquentation attendue sur ces tronçons: environ 10 000 voyageurs par jour entre Coronmeuse et la place Licourt, un peu plus (10 400) entre Sclessin et le pont de Seraing, restait sous le seuil de 15 000 voyageurs qui justifierait même un simple bus à haut niveau de service. Un tramway y était donc d’autant moins justifié.
Bureaux d’études et consultants : le jackpot de la consultance
Le manque de personnel technique interne au sein de l’OTW a entraîné une dépendance massive vis-à-vis des cabinets de conseil et d’assistance externes. Les chiffres de cette externalisation donnent le tournis.
Alors que ces marchés d’assistance (juridique, financière, technique et suivi de chantier) avaient été initialement attribués pour 14,9 millions d’euros HTVA, ils ont finalement coûté 49,8 millions d’euros HTVA au 31 décembre 2025, une hausse de 234 %.
Dans le détail, l’assistance technique confiée à la société momentanée « Liège-Tram » est passée de 11,7 à 43,3 millions d’euros liquidés (+269%), notamment en raison des carences récurrentes du partenaire privé dans ses études d’exécution, qui ont nécessité un contrôle accru.
Retards en série et pénalités de performance pour Tram’Ardent
Initialement attendu pour juin 2017, le tram a accusé un retard historique de près de huit ans. Le rejet initial du montage financier par Eurostat a, à lui seul, bloqué le dossier pendant quatre ans ; la phase de construction a ensuite elle aussi dérapé. L’avenant conclu en septembre 2023 pour régler les réclamations de Tram’Ardent a coûté 79 millions d’euros d’indemnités à l’OTW, sans compter le versement d’avances de 35,3 millions d’euros sur des redevances futures.
Aujourd’hui, le partenaire privé fait face à de lourdes difficultés pour atteindre les critères de performance fixés dans le contrat PPP. Les dysfonctionnements sont tels que l’OTW a appliqué des réductions financières totalisant 2,95 millions d’euros sur les deux premières redevances trimestrielles, la seconde étant amputée de 25 %. La Cour des comptes alerte d’ailleurs sur un « risque de soutenabilité financière » pour Tram’Ardent si ces problèmes d’exploitation persistent.
Le gouvernement wallon reconnaît, mais relativise
Dans sa réponse officielle jointe au rapport, le ministre wallon du Territoire, des Infrastructures, de la Mobilité et des Pouvoirs locaux, François Desquesnes ne conteste pas l’essentiel des constats.
Il rappelle toutefois qu’une large part des décisions critiquées remonte à des gouvernements précédents, et attribue une partie des dérapages de coûts et de délais à des événements exceptionnels difficiles à anticiper: la crise sanitaire de 2020, les inondations de 2021, puis la flambée inflationniste liée à la guerre en Ukraine en 2022. Il défend malgré tout le choix du PPP, qui aurait permis, selon lui, de mener le projet à son terme en partageant une partie des risques avec le partenaire privé, et présente l’OTW comme pionnier d’un montage contractuel inédit en Wallonie.
Le ministre assure enfin qu’un nouveau Contrat de service public 2024-2028, approuvé en avril dernier, corrige déjà plusieurs failles pointées par la Cour : engagements financiers fermes plutôt qu’indicatifs, fiche projet obligatoire pour chaque grand chantier, et interdiction de lancer un projet sans financement garanti.